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14 Août 2015

Sorj Chalandon : les deux font le père

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Sorj Chalandon : les deux font le père

Il aura fallu des années à Sorj Chalandon pour parvenir à écrire Profession du père (Grasset), sans doute son roman le plus intime. Porté à son paroxysme, le thème de la folie paternelle prend en tenailles un narrateur de douze ans embrigadé dans une histoire de vengeance politique qui le dépasse. 

Sorj Chalandon en un clin d’œil :

Né en 1952, Sorj Chalandon est journaliste et romancier. Il a publié cinq romans chez Grasset dont Retour à Killybegs, grand prix du roman de l’Académie française en 2011 et Le quatrième mur, prix Goncourt des lycéens en 2013.

 

Pourquoi on aime Profession du père :

 

La figure du père et le thème du mensonge hantent depuis longtemps les romans de Sorj Chalandon. Deux axes sur lesquels il a transporté son lecteur jusqu’en Irlande, puis au Liban dernièrement. Cette fois, pas de contrée lointaine, pas de guerre. Dans Profession du père (Grasset), c’est à Lyon, la ville de son enfance, que l’auteur choisit de placer son jeune narrateur de douze ans, Emile Choulans. Et si guerre il y a, c’est à travers le spectre de l’Algérie française mais surtout sous un crâne.

 

Emile ne connaît pas la profession de son père. D’année en année, à l’école, la case sollicitant cette indication reste désespérément vide. Footballeur professionnel, Compagnon de la chanson, professeur de judo, parachutiste… celui qu’Emile quitte le matin et retrouve le soir en pyjama, a pourtant bien des anecdotes à raconter. "Oh et puis tu n’as qu’à dire la vérité : agent secret", lui lance un jour de 1961 ce père sadique et de surcroît violent. Se met alors en place un jeu pervers de cow-boys et d’indiens où les figures de Salan et De Gaulle s’emparent de la cour de récréation. Voilà Emile pris dans un parcours codé aux quatre coins de la ville où il doit tagger des acronymes incompris, distribuer des lettres et remplir des missions qui le happent au point de littéralement lui pomper l’air (il est asthmatique). Du huis clos étouffant de l’appartement familial à l’école, la folie affabulatrice du père s’empare du fils. Jusqu’au jour où son rôle prend une autre dimension : bras armé de son père et de son fantomatique parrain – Ted, l’héroïque pilote américain – Emile devra tuer De Gaulle, le traitre.

 

Sorj Chalandon développe comme jamais encore une complicité déchirante avec son jeune narrateur. Le délire de cette famille-secte puis la lutte désespérée pour s’en extraire nous mènent sur une pente glissante entre l’effroi absolu, la pure comédie parfois et une immense émotion. La figure de la mère est en fait l’une des plus terrifiantes : passive, effacée, égoïste, aveugle ou complice - on ne sait trop - elle détient la clé du roman, de la vie peut-être, celle de la réparation et du pardon possibles. 

 

La page à corner :

 

"J’ai dîné seul avec ma mère. Mon père est rentré  avant que je m’endorme. Il est venu dans ma chambre.

– Je leur ai échappé, mais ç’a été juste, il a dit.

Ses paroles patinaient. Je l’avais déjà vu comme ça, en sortant de table.

– Quand tu es parti, ils t’ont couru après. Ils étaient deux. Alors j’ai été obligé de faire diversion.

Il avait les yeux vagues.

- Je me suis lancé à leur poursuite.

Je ne bougeais pas, ne disais rien. Je revoyais mon père en terrasse, riant avec la fille qui jouait à la chanteuse, micro à la main.

– Tu ne me demandes pas ce qu’il s’est passé ?

J’ai secoué la tête.

– Qu’est-ce qui s’est passé ?

– J’ai envoyé le premier au tapis. Et je n’ai pas pu rattraper l’autre. Mon père a ri.

– Ce salaud courait plus vite que toi.

– Tu t’es battu à mains nues ?

– Rien ne résiste à une ceinture noire de judo.

Mon père avait été professeur de judo. Longtemps, il a laissé son kimono et sa ceinture contre la vitre arrière de la voiture.

– Allez, dors maintenant.

 Il a éteint la lumière. Son visage, faiblement éclairé par le couloir. – Ted est très fier de toi.

Je me suis levé sur un coude.

– Et Salan a cru que tu avais quinze ans.

– Ils m‘ont vu ?

Il a souri.

 – Ils te surveillaient par la fenêtre. C’est grâce à toi qu’ils n’ont pas été pris.

Il a fermé la porte, raclé sa gorge. Traînement de savates dans le couloir. J’ai respiré normalement. Nous étions ensemble, papa, maman et moi. Ceux qui nous voulaient du mal n’arrivaient jamais à nous séparer. Grâce à Ted mon parrain. Et à Salan mon chef. Dans l’obscurité, je le sentais, l’OAS veillait sur notre maison et sur la voiture de papa." (p.70)

 

Pour aller plus loin

Sorj Chalandon parle de Profession du père en vidéo

 

 

Noémie Sudre

Retour à Killybegs (Grand Prix du Roman de l'Académie Française 2011)
Avis des lecteurs : 4/5 23 Donner un avis
Maintenant que tout est découvert, ils vont parler à ma place. L'IRA, les Britanniques, ma famille, mes proches, des journalistes que je n'ai même jamais rencontrés. Certains oseront vous expliquer pourquoi et comment j'en suis venu à trahir. Des livres seront peut-être écrits sur moi, et j'enrage...
Paru le : 
17 Août 2011

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