Sabyl Ghoussoub en un clin d’œil
Né à Paris en 1988 au sein d’une famille libanaise, Sabyl Ghoussoub est écrivain, journaliste et commissaire d’exposition. Il publie Le Nez juif en 2018 aux éditions de l’Antilope, puis Beyrouth entre parenthèses en 2020, qui reçoit une mention spéciale du prix France-Liban. En 2022, son troisième roman, Beyrouth-sur-Seine, paraît chez Stock et reçoit le prix Goncourt des lycéens. Dans ses livres, l’auteur explore notamment son histoire familiale, son identité et les liens entre le Liban et la France. Avec Mon imam publié dans la rentrée littéraire de Stock et disponible chez Audiolib, il poursuit cette réflexion en exhumant une figure importante du Liban méconnue en Occident, tout en faisant de son propre parcours et de son rapport au Liban une matière essentielle du récit.
Pourquoi on aime Mon imam
L’imam comme point de départ
Jamais nommé dans le livre, l’imam dont il est question est une personnalité méconnue en Occident mais une figure importante au Liban et au Moyen-Orient. Moussa Sadr, figure majeure du chiisme libanais, né à Qom, en Iran, en 1928, disparaît en Libye en 1978 après une rencontre avec Mouammar Kadhafi. Cette disparition constitue le point de départ d’une enquête, mais Sabyl Ghoussoub ne cherche pas à écrire une biographie ni à résoudre le mystère. Il s’empare des zones d’ombre pour laisser travailler l’imagination. Et si l’imam avait choisi de disparaître ? Et s’il avait quitté son rôle, sa vie publique et son pays pour vivre autrement ? Cette hypothèse devient le moteur d’une fiction dans laquelle une figure presque sacrée retrouve des désirs, des doutes, des contradictions et une part d’humanité.
De la littérature pour parler du monde contemporain
En racontant l’imam, Sabyl Ghoussoub raconte aussi sa propre histoire : son enfance, sa famille, son rapport au Liban et à l’Iran, pays où il ne peut plus retourner après avoir écrit sur des artistes de l’opposition et voyagé en Israël. Le récit fait ainsi dialoguer l’histoire de l’imam avec celle de l’écrivain, jusqu’à brouiller les frontières entre autobiographie, enquête et fiction. Mais le roman regarde surtout le présent. Les guerres au Moyen-Orient, de Gaza au Liban et jusqu’à l’Iran, font surgir une société de plus en plus divisée, où chacun doit choisir son camp. À travers son expérience de la guerre au Liban après le 7 octobre 2023, Sabyl Ghoussoub montre les effets de cette polarisation sur les relations entre les individus, les familles et les communautés.
Retrouver les nuances
Dans Mon imam, Sabyl Ghoussoub s’intéresse à un homme que chacun tente de faire entrer dans son propre camp et lui invente une vie de plaisirs, extraite du regard des autres. Entre passé et présent, le roman devient ainsi une réflexion sur la mémoire, les appartenances et les fractures contemporaines, mais aussi une invitation à regarder au-delà des camps et des certitudes. Face à la binarité ambiante, Sabyl Ghoussoub valorise les nuances et la complexité par le prisme de la littérature.
Les pages à corner
“Je suis incapable de dater le jour où j’ai commencé à me pencher sur l’histoire de l’imam. Je me rappelle une chose, une seule, c’est que lorsque j’ai découvert à la lecture d’un article qu’on aurait retrouvé son passeport, sa valise et ses vêtements dans une chambre d’un Holiday Inn à Rome, ce jour-là, j’ai compris que j’écrirais sur lui. Trois scènes me sont venues en tête, trois scènes qui ne m’ont plus jamais quitté et que je voulais lire dans un livre ou regarder à l’écran : l’imam qui se masturbe dans sa chambre d’hôtel, l’imam sur une vieille Vespa dans Rome et l’imam qui fait l’amour à une femme dans une maison au bord de la mer. Grâce à cette idée de roman, je suis parvenu à ruiner Manuel, mon éditeur français. Je lui assurais du suspense, de l’action, du sexe, peut-être même une fatwa. Un roman prometteur. Avant que je ne l’écrive, Manuel a voulu me signer pour un prochain livre mais une fois le contrat en main, il s’est inquiété : « Sabyl, tu n’écris pas un roman pour les Libanais, personne ne connaît l’imam en France, tu dois leur expliquer qui il est, contextualiser son histoire dans l’histoire des chiites, du Liban, de l’Iran.
— Mais je ne veux rien expliquer, ni contextualiser, je sais qui est l’imam, je ne vais quand même pas le présenter, c’est comme si tu demandais à un écrivain français qui écrit sur de Gaulle de présenter de Gaulle ! C’est ridicule. J’aimerais seulement raconter qu’il a décidé de disparaître parce qu’il en avait assez de la politique, de jouer la comédie, d’être imam, et qu’il voulait vivre au bord de la mer, coucher avec une femme ou plusieurs, enfin, je ne sais pas encore si je le traîne dans des plans à trois.
— Ton livre, alors, n’intéressera personne en France ! »—
J’écris en français et j’ai beau ne pas me préoccuper du public auquel je m’adresse lorsque j’écris, être écrivain d’un petit pays revient toujours à écrire pour l’étranger. C’est le cas du Liban, du Cap-Vert, des Maldives et de tant d’autres pays. Au Liban, écrire un roman seulement pour les Libanais, cela n’existe pas, il n’y a aucun marché. Un éditeur libanais serait fou de sortir un livre uniquement destiné aux Libanais. Un écrivain libanais écrit soit en arabe pour le monde arabe, soit en français pour le monde francophone, soit en anglais pour le monde anglophone, mais jamais seulement pour le Liban. En France, en Turquie, en Allemagne, un écrivain peut écrire des livres toute sa vie dans sa langue, des livres destinés seulement aux lecteurs de son pays et ne jamais songer à s’adresser à d’autres. Pour nous, c’est impossible et ça en dit long sur notre littérature et notre rapport au monde.
J’ai trouvé des raisons pour lesquelles je voulais écrire sur l’imam, afin de paraître un peu plus intelligent – c’est ce qu’on attend d’un écrivain – et de rassurer mon éditeur. Je lui ai dit que j’aimerais faire découvrir ce personnage historique aux Occidentaux, leur montrer qu’il a existé des hommes enturbannés bien plus progressistes que les religieux de chez eux, leur faire comprendre aussi que le Hezbollah n’est pas né de nulle part, que les chiites libanais ne sont pas tous de méchants terroristes qui souhaitent la mort d’Israël et des États-Unis mais qu’ils ont une longue histoire avec des références que personne ne connaît en Occident. Il faut rappeler qu’une grande partie des Occidentaux – jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir – ont découvert l’existence des chiites avec le retour de Khomeiny en Iran et sa prise de pouvoir en 1979, soit plus de treize siècles après leur apparition. Avant, pour eux, tous les musulmans étaient simplement musulmans, à quelques détails près.”
p. 20-23
Dans la presse
Avec « Mon Imam », Sabyl Ghoussoub nous emmène sur les traces d’un imam amoureux
Il voulait écrire sur la figure de Moussa Sadr, cet « imam star » évaporé en 1978 dans des conditions mystérieuses. Les violences de la guerre ont obligé l’auteur à réinventer son projet littéraire…
Elise Lépine, Le Point
Daria Marx, Véronique Ovaldé, Yannick Haenel... Le meilleur et le pire de la rentrée littéraire
Professeurs abandonnés, petits meurtres en famille, figures historiques revisitées et premiers romans saisissants : notre sélection du recommandable et du dispensable de cette rentrée littéraire.
À lire
Mon imam, de Sabyl Ghoussoub
Certains écrivains de la rentrée s'approprient avec liberté les figures historiques. Sabyl Ghoussoub choisit l'imam chiite libanais Moussa Sadr, disparu en 1978 après une rencontre avec Mouammar Kadhafi en Libye. L'auteur de Beyrouth-sur-Seine (Stock, prix Goncourt des lycéens 2022) entretient avec lui un mélange savoureux de fascination et d'irrévérence.
Simon Bentolila, Le Point
Avec « Mon Imam », Sabyl Ghoussoub part à la recherche d’un Liban disparu
Le quatrième roman de l’écrivain franco-libanais vient de sortir et, sans surprise, l’accueil est déjà très enthousiaste.
« Ya Allah, ya Allah, ya Allah, Sabyl ! Tu veux encore mourir ! Après les Juifs et Israël, tu écris maintenant sur l’imam ! » Dans son dernier roman, Mon Imam (Stock, 2026), le prix Goncourt des lycéens 2022, Sabyl Ghoussoub, reprend les propos sceptiques de sa tante alors qu’il retrace la genèse de son récit, autour d’une figure politique religieuse et libanaise entourée de mystère.
Joséphine Hobeika, L’Orient le jour
Lucile Charlemagne

