Esther Teillard en un clin d’œil
Originaire de Marseille, Esther Teillard est chroniqueuse dans l’émission Mauvais Genres sur France Culture. Son premier roman, Carnes, publié en 2025 aux éditions Pauvert, a été remarqué par la presse et récompensé par le prix Sade du premier roman et le prix de La Ponche. Avec Fuck Circus, son deuxième roman, elle poursuit une œuvre singulière, à la fois sensuelle et tranchante, qui s’intéresse aux corps, aux rapports de pouvoir et aux formes de violence qui traversent les relations humaines. Fuck Circus est l’un des livres de la rentrée littéraire 2026 des éditions Grasset.
Pourquoi on aime Fuck Circus
Une comédie humaine aussi drôle que cruelle
Tout commence lorsque Gabriel quitte la narratrice. Seule après la rupture, elle traverse la ville de son enfance avant de se réfugier au Mythe. Dans ce bar, elle rencontre une galerie de personnages hauts en couleur, dont Ambroise, un homme fasciné par Diane des Lysses, star de télé-réalité qu’il aime avec une ferveur aussi touchante qu’inquiétante. Autour d’eux, producteur, politique, passionné de littérature, noctambules et autres habitués composent une microsociété où chacun exhibe ses obsessions, ses frustrations et ses blessures. Avec son humour mordant, Esther Teillard fait du Mythe une véritable scène de théâtre, où chacun joue son rôle et tente, tant bien que mal, de dissimuler ses failles.
Un roman construit entre présent et souvenirs
Au cours de cette nuit qui évolue d’heure en heure au fil des chapitres, la narratrice voit aussi remonter des fragments de son passé : son histoire avec Gabriel, dont les conversations font émerger la question de la honte, mais aussi ses souvenirs d’Alma, son amie d’enfance. Le corps d’Alma, soumis très jeune à l’injonction à la minceur, son deuil après la mort de sa petite sœur et la profonde amitié qui unit les deux jeunes filles racontent une autre manière de grandir avec la honte, la solitude et le sentiment de ne pas trouver sa place. Ces souvenirs viennent aussi éclairer le rapport de la narratrice au corps, au désir et au regard des autres.
De la honte intime au regard collectif
Dans Fuck Circus, la honte dépasse ainsi la sphère personnelle pour devenir une affaire de regard. Le Mythe rassemble des personnages issus de différents univers du spectacle et de la représentation : télé-réalité, cinéma, politique, culture, et devient le miroir d’une société où l’on se montre autant qu’on observe les autres. Fascination, désir, mise en scène de soi et humiliation se côtoient dans cette drôle de comédie humaine, tandis que les frontières entre divertissement et violence se brouillent peu à peu.
Construit au fil des heures, Fuck Circus accompagne la narratrice dans une nuit dont l’atmosphère se fait progressivement plus inquiétante. Les rencontres s’enchaînent, les conversations s’égarent, les corps et les esprits se désinhibent, jusqu’au moment où le jeu cesse d’en être un. Cette nuit au Mythe ne laissera personne indemne.
Avec Fuck Circus, Esther Teillard signe un roman tragi-comique, provocateur et inquiétant, qui observe notre époque dans ce qu’elle a de plus grotesque comme de plus sombre.
Les pages à corner
“Les rues sont couvertes d’affiches du « Mythe », le nouveau bar vers la corniche. Je décide de m’y rendre par les rues éclairées. Cette nuit est énorme, gonflée d’informations, de sons d’hommes et de machines, clamés par la mer, encensés par les à-coups de la Méditerranée. La synagogue du centre est cachée par des panneaux publicitaires, des collants portés par des grosses. Sur le port, quelques touristes. Ils détonnent par leur regard évasif, leurs formules de politesse. Le voyage rend les hommes coupables. Les Américains parlent très fort, hurlent dans la nuit comme s’ils étaient écoutés, compris. Ils ne sont ni écoutés ni compris, personne ne parle leur langue ici. Le troupeau d’Italiens qui déambule devant moi est plus mesuré dans le ton. Plus le pays est grand, plus l’homme fait du bruit. L’ombrière du port reflète les allures des passants, certaines plus brutales que d’autres. Je marche rapidement, la chaleur est avilissante. Autour de moi, les visages des hommes dans la nuit comme des petits points de couleur, des confettis de carnaval, des éléments d’enfance. C’est un samedi soir d’été.Je souris à deux influenceuses qui, en tendant leur bras pour se prendre en selfie, font un salut nazi. Je ne les condamne pas. Nos gestes appartiennent à une vie antérieure. J’essaye d’identifier une gestuelle vierge, des mouvements blancs. Je ne trouve pas. Peut-être Alma, sa cuisse droite qui collait sa cuisse gauche. Un corps de mon passé que je n’ose jamais convoquer. Sans doute le souvenir de ma mère et moi, vautrées devant Hibernatus, a-t-il accordé le retour de ce corps. La mémoire exige qu’on l’excite, elle attend patiemment qu’on vienne la caresser pour sortir sa matière. J’ai rencontré Alma à onze ans dans un cours de danse classique que nous haïssions toutes les deux. Elle était grosse, ses cuisses se frottaient en dansant. J’étais obsédée par cette érosion. Sa rondeur laissait croire qu’elle était complexée, discrète. C’était faux : chez elle, le bordel défonçait la pudeur. Elle arrivait systématiquement en retard. Ses retards me fascinaient. On m’avait appris qu’il faut plaire aux adultes. Alma leur chiait à la gueule. J’étais comme l’enfant blanc qui découvre l’enfant noir. Captivée, lamentable. Devant moi, la jeunesse se foutait du temps. Nous avions le même âge, j’étais bien plus vieille qu’elle.”
p. 29-30
Dans la presse
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Elisabeth Philippe et Amandine Schmitt, Nouvel obs
Esther Teillard, La vie est une farce
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Sean Rose, Livres Hebdo
Lucile Charlemagne

