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06 Juillet 2018

Karine Lambert : "J'ai passé un an dans la tête d'un arbre et c'était formidable"

Vous vous souvenez peut-être de l'originalité de L'immeuble des femmes qui ont renoncé aux hommes ou de la tendresse de Eh bien dansons maintenant ! Karine Lambert revient avec son nouveau roman Un arbre, un jour..., petit livre à la fois fantasque et poétique, drôle et nostalgique, qui, à travers le destin d'un arbre condamné à l'abattage, fait réfléchir sur les bonheurs de l'existence et les combats à mener pour les préserver. Une plume légère et délicate qui a déjà séduit de nombreux libraires et lecteurs. Karine Lambert a répondu à nos questions.

Hachette.fr : Chacun de vos livres est inspiré d’une anecdote qui vous est arrivée. D’où vient Un arbre, un jour… ?

Oui, ce sont toujours des mots qui me bousculent comme le seront mes personnages. J’écris les histoires qui s’emparent de moi. La première graine de Un arbre, un jour… a été semée dans une librairie et plus précisément par un libraire qui me racontait qu’on allait abattre l’arbre au centre de la cour de son immeuble et l’agitation que ça provoquait. Je suis rentrée à la maison et j’ai écrit huit pages d’une traite, ce sujet était soudain devenu une évidence. Les uns après les autres, les personnages sont apparus et le décor s’est imposé.

Pourquoi avoir choisi de faire parler l’arbre ?

C’est le personnage principal. Il est au centre de la place du village et de l’histoire. Témoin à 360 degrés de ce qui se passe, il observe les habitants et découvre sa propre finitude. Il traverse alors toutes les étapes de l’acceptation de sa mort. Déni, colère, tristesse, résignation. J’ai les émotions vertes mais je n’y connais rien, je fais tout juste la différence entre un bouleau et un hêtre et voilà ce personnage qui s’impose... J’ai donc beaucoup lu pour nourrir ma réflexion. Mais les mystères doivent rester un peu mystérieux, je tourne seulement autour, je n’ai fait que supposer ce que l’arbre pouvait penser. C’est une des joies de l’écriture, cette liberté de l’imaginaire. Et j’aime les défis. Je devais trouver la bonne dose d’anthropomorphisme. Au début je me sentais à l’aise sur le papier mais dès que je me promenais j’avais l’impression que les arbres me reprochaient de les sortir de leur silence. Une fois que j’ai eu trouvé la mesure qui me semblait juste, c‘est venu facilement. J’ai passé un an dans la tête d’un arbre et c’était formidable.

Un petit garçon, un duo de vieilles femmes, un ouvrier municipal, une tenancière de bar… Ils sont nombreux à prendre également la parole. Pourquoi cette multiplicité de voix ?

Pour diversifier les points de vue - sans doute la photographe qui sommeille toujours en moi -rires-. Cette mise à mort de l’arbre imposée par la mairie va bousculer l’équilibre du village. Un comité improbable s’improvise. Ils tournent ça dans tous les sens pour savoir si ça a un sens d’abattre un arbre en pleine santé. Je voulais qu’on soit au plus proche des pensées de chacun, qu’on ressente l’écho de ce qui arrive au platane dans chacune de leurs vies. L’arbre est le miroir de leurs désirs, de leurs questions, de leur noirceur aussi. Sa mise en danger les fragilise, les mobilise et va avoir une incidence sur leurs destins individuels. Chacun en verra sa vie transformée.

 

Votre premier roman parlait de femmes qui renoncent aux hommes et de cohabitation transgénérationnelle. Le deuxième de l’audace de vivre l’amour à l’heure où on ne s’y attend plus. Votre troisième de nature en péril. Vous considérez-vous comme une auteure engagée ?

Je dirais plutôt concernée. Ce n’est pas mon postulat de départ, mais si je réveille un peu les consciences, tant mieux. Vous connaissez l’histoire du colibri que raconte Pierre Rabhi ? Un jour, d’après la légende amérindienne, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : "Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu !" Et le colibri lui répond : "Je le sais, mais je fais ma part."

 

Pensez-vous avoir évolué dans votre façon d’écrire, dans les sujets que vous souhaitez aborder dans vos romans ?  

Il est toujours question de l’amour de la vie, de la perte de repères et de solidarité. Mes personnages ne sont pas des super-héros, mais des gens comme vous et moi, avec des faiblesses et des défauts, avec leurs plaies, leurs bosses et leurs sourires. Des gens ordinaires et singuliers, confrontés à quelque chose qui les bouleverse et qui les fait avancer vers eux-mêmes et vers les autres. Les thèmes, les histoires, sont à chaque fois très différents, j’aime explorer de nouveaux univers. La manière de les mettre en scène, aussi.

Quant à mon écriture, je suppose, j’espère, qu’elle évolue, qu’elle progresse. Je cherche ma langue, ma voix, ma propre musique des mots. J’avance avec sincérité et humilité. Je suis un auteur en chemin. 

 

Avez-vous déjà commencé à écrire votre prochain roman et si oui de quoi parle-t-il ?

J’avais commencé avant celui-ci et puis les circonstances ont fait qu’il paraîtra après. C’est un grand luxe de laisser poser un texte pendant un an, de le relire avec un regard neuf et de le retravailler. Je passe mes jours et mes nuits dans la peau d’un homme de trente-cinq ans dont la vie bascule. Qu’est-ce qu’on fait de la vie quand ce qui lui donnait sens cesse brutalement ? Comment se réinventer ? Comment le rapport au monde et tous les liens humains se redéfinissent-ils après un drame ? Il y a les proches sur qui l’on croyait pouvoir compter et qui en sont incapables, les moins proches qui se révèlent à la hauteur de la situation, les attentes des autres et l’incapacité d’y répondre. C’est une histoire de filiation, de transmission et de résilience.

 

Reconnue ou pas, par tous vents, par tous temps, vous avez besoin d’écrire ?

C’est essentiel, une bouffée d’oxygène qui m’enracine à a vie.

 

Propos recueillis par Adeline Vanot avec Noémie Sudre

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