Vous êtes ici

03 Novembre 2017

"Les Huit Montagnes" : un somptueux panorama sur la nature humaine

Les huit montagnes
Avis des lecteurs : 4/5 4 Donner un avis
« Quel que soit notre destin, il habite les montagnes au-dessus de nos têtes. » Pietro est un garçon de la ville, Bruno un enfant des montagnes. Ils ont 11 ans et tout les sépare. Dès leur rencontre à Grana, au coeur du val d’Aoste, Bruno initie...
Paru le : 
23 Août 2017

Dans ce roman sensuel, à l’écriture légère et poétique, Paolo Cognetti livre une splendide ode à la nature – tantôt humaine, tantôt terrestre. Un livre à la croisée des chemins entre Jack London, Jim Harrison et un Zola qui aurait trouvé refuge dans les hauteurs des alpages, où la sauvagerie des éléments sert de catalyseur aux changements des états d’âme de ceux qui vont la braver.

Paolo Cognetti en un clin d’œil :

Écrivain milanais exilé dans les montagnes du Val d’Aoste, Paolo Cognetti a su faire de cette retraite une fructueuse seconde jeunesse. Ce spécialiste de la littérature américaine, découvert en France grâce à Sofia s’habille toujours en noir et lauréat du prestigieux Prix Strega avec Les Huit Montagnes, a également réalisé plusieurs documentaires pour la télévision italienne, ainsi que deux guides littéraires sur New-York.

 

Pourquoi on aime Les Huit Montagnes :

Écrit et situé dans les hauteurs du Val d’Aoste, Les Huit Montagnes possède toute la beauté du décor dans lequel, comme les nombreux mélèzes qui l’habitent, il vient prendre racine. Une nature éparse, constituée de forêts d’altitude, de sommets enneigés et de frêles rivières, surplombée par les sommets vierges des Alpes, de laquelle le natif de Milan tire une écriture similaire, tendre, dénudée, et sensuelle. Mais plus encore que par la beauté de ces paysages encore sauvage, ce premier roman brille par l’état dans lequel cet environnement plonge ses personnages, et par la façon dont le romancier utilise cet environnement pour parler de leur nature profonde.

 

Fin connaisseur de la littérature américaine, Paolo Cognetti possède sur ce point une approche qui n’est pas sans rappeler quelques-uns de ses pères fondateurs. Steinbeck tout d'abord, qui dans son recueil de nouvelles Les Pâturages du ciel, joue pareillement au jeune italien aujourd'hui de l’installation d’une famille dans une vallée et de leur volonté d’y faire le bien pour sonder l’âme humaine.  Autre choix narratif semble-t-il inspiré de l'auteur des Raisins de la colère, le personnage de Bruno, ami montagnard du narrateur Pietro, n'est pas sans rappeler le stéréotype de l’ouvrier affrontant la crise qui traverse l’œuvre de l’auteur californien. Dans son écriture, toutefois, c'est plutôt vers la finesse et de la poésie d’un Jim Harrison que tend Cognetti, dont on retrouve une forme d'exaltation de la nature toute en retenue, pudique et sans effusion inutile. Enfin, si le natif de Milan réussit la prouesse de restituer la splendeur de ces cimes dans toute leur élémentaire beauté, jamais celle-ci ne saurait se dissocier des réflexions sur la nature humaine qu’elle lui inspire, à l’instar d’Henri David Thoreau dans Walden ou la Vie dans les bois. Cognetti, tout comme la naturaliste en son temps, utilise sa propre retraite pour s’interroger sur la société, le voyage, la famille, la tradition, mais aussi sur la jeunesse italienne  – thème déjà transversal à son précédent Sofia s’habille toujours en noir. 

 

Profondément introspectif, parfois hautement mélancolique, Les Huit Montagnes n'en demeure pas moins un splendide témoignage sur l'être humain et la nature, qui sait alterner entre gravité et une légèreté bondissante à la Tom Sawyer, que Cognetti ne manque pas de citer dans le texte. Explorant également les thèmes de la jeunesse, de la famille ou encore de la solitude, ce premier roman dépasse le cadre strict du roman d'apprentissage et empoignant quelques aspects de livres d'aventure et d'autres tirés du grand roman social à la Steinbeck, Zola ou encore Hemingway. Une oeuvre enivrante devant laquelle, comme face aux glaciers qu'il évoque, aucun lecteur ne restera de marbre.

 

La page à corner :

"Peut-être ma mère avait-elle raison, chacun en montagne a une altitude de prédilection, un paysage qui lui ressemble et dans lequel il se sent bien. La sienne était décidément la foret des mille cinq cents mètres, celle des sapins et des mélèzes, à l’ombre desquels poussent les buissons de myrtilles, les genévriers et les rhododendrons, et se cachent les chevreuils. Moi, j’étais plutôt attiré par la montagne qui venait après : prairie alpine, torrents, tourbières, herbes de haute altitude, bêtes en pâture. Plus haut encore la végétation disparaît, la neige recouvre tout jusqu’à l’été et la couleur dominante reste le gris de la roche, veiné de quartz et tissé de jaune des lichens. C’est là que commençait le monde de mon père. Au bout de trois heures de marche, prés et bois cédaient la place aux pierrailles, aux petits lacs cachés dans les combes à neige, aux couloirs creusés par les avalanches, aux ruisseaux d’eau glacée. La montagne se transformait alors en un lieu plus âpre, plus inhospitalier et pur : là-haut, mon père arrivait à être heureux. Peut-être retrouvait-il sa jeunesse, en retournant à d’autres montagnes et d’autres temps. Même son pas semblait se faire moins lourd et recouvrer un agilité perdue." (p. 53-54)

 

Yves Czerczuk

à voir

Ajoutée le 4 Octobre 2018

Jeune prodige de la littérature allemande, comparé à rien de moins que John Irving, Benedict Wells vient d’arriver dans les librairies françaises avec La Fin de la solitude (Le Livre de Poche).

Ajoutée le 1 Octobre 2018

De l'immédiat après-guerre jusqu'à l'adoption du mariage pour les personnes de même sexe en 2015 par referendum, Les Fueurs invisibles du coeur de John Boyne suit les aléas de

Ajoutée le 17 Juillet 2018

En un seul roman paru en France, Les Portes du néant, Prix du meilleur livre étranger, Samar Yazbek a su rendre nécessaire son regard sur la guerre en Syrie et son absurdité.

Ajoutée le 8 Janvier 2018

C'est lors d'un voyage au Ghana où elle est née et qu'elle a quitté à l'âge de deux ans que Yaa Gyasi a senti germer le point de départ de ce qui allait devenir son premier roman, No home.

Ajoutée le 10 Novembre 2017

C'est à partir d'une situation personnelle que la romancière argentine Inès Fernandez Moreno a trouvé la matière de son roman Le ciel n'existe pas (JC Lattès).

Ajoutée le 12 Septembre 2017

Après nous avoir régalés avec un roman "domestique" dans l'univers des concours de pâtisseries, La meilleure d'entre nous, la jeune auteure britannique Sarah Vaughan s'est imposée dans notr

Ajoutée le 24 Août 2017

Son éditeur français, Joachim Schnerf, nous présente ici ce roman magistral au coeur d'une société post-attentat qui interroge le sens du deuil collectif et du deuil intime. 

 

N.S

Ajoutée le 24 Août 2017

En plein Midwest, un accident de voiture va bouleverser la vie des habitants d'une petite bourgade. Baird Harper a l'art de saisir l'instant où des vies basculent avec une dramaturgie virtuose et subversive. 

 

N.S 

 

Ajoutée le 18 Août 2017

Ça commence comme un film de Claude Chabrol, un drôle de huis clos où les personnages se scrutent sans parvenir à se lire et ça vire au roman policier aveugle.

Ajoutée le 3 Août 2017

Alors qu'il pensait trouver calme et sérénité dans la solitude d'une mission spatiale, Jakub voit sa vie tomber en lambeaux quand son épouse le quitte par écrans interposés.

Rencontre avec Benedict Wells autour de "La Fin de la solitude"

John Boyne présente "Les Fureurs invisibles du coeur"

Samar Yazbek présente "La Marcheuse"

Yaa Gyasi : "L'esclavage continue d'avoir un impact génération après génération"

Rentrée littéraire : Inès Fernandez Moreno présente "Le ciel n'existe pas"

Sarah Vaughan nous raconte comment est né "La Ferme du bout du monde"

Rentrée littéraire 2017 : "Vous n'êtes pas venu au monde pour rester seuls" d'Eivind Hofstad Evjemo

Rentrée littéraire 2017 : "Demain sans toi" de Baird Harper présenté par Jean Mattern

Rentrée littéraire 2017 : Katie Kitamura présente "Les Pleureuses"

Rentrée littéraire 2017 : Jaroslav Kalfar présente "Un astronaute en bohême"

A lire aussi

30 Janvier 2019

Réédité chez Stock avec l’affiche du livre en couverture, Si Beale Street pouvait parler de James Baldwin fait l’objet d’une...

20 Décembre 2018

Passées les fêtes et accueillie la nouvelle année, il nous faut remettre le pied à l’étrier mais pas sans quelques bonnes lectures, pour sûr...

03 Décembre 2018

Salué par la critique et sacré de la Palme d'or au dernier Festival de Cannes, Une affaire de famille de Hirokazu Kore-eda sortira au cinéma le...