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17 Novembre 2017

"Gabriële" ou les soubresauts de la vie avec Picabia

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Gabriële
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Septembre 1908. Gabriële Buffet, femme de 27 ans, indépendante, musicienne, féministe avant l’heure, rencontre Francis Picabia, jeune peintre à succès et à la réputation sulfureuse. Il avait besoin d’un renouveau dans son œuvre, elle...
Paru le : 
23 Août 2017

À quatre mains mais d’un seul souffle, les sœurs Anne et Claire Berest retracent le destin jusqu’alors assez méconnu de leur aïeule Gabriële Buffet, épouse de Francis Picabia ayant joué un rôle primordial dans l’émergence des avant-gardes au début du XXe siècle. Si leur récit est fascinant, c’est autant parce qu’elles déroulent une page passionnante de l’histoire des arts mais surtout parce qu’elles nous donnent à voir des personnalités hors normes et des vies faites de fulgurances à la lisière du sublime. 

 

Anne et Claire Berest en un clin d’œil :

Nées en 1979 et 1982 à Paris, elles sont toutes les deux écrivains. Anne Berest a notamment publié Les Patriarches (Grasset), Sagan 1954 (Stock) ou encore Recherche femme parfaite (Grasset). Sa sœur est l’auteure entre autres de L’Orchestre vide (Léo Scheer), Bellevue (Stock) ou encore Enfants perdus, enquête à la brigade des mineurs (Plein jour). Par leur mère, elles sont les arrière-petites-filles de Francis Picabia et Gabriële Buffet qu’elles n’ont pas connus. Gabriële (Stock) est leur premier livre commun. Il a reçu le prix Grands destins du Parisien Week-end

 

Pourquoi on aime Gabriële : 

 

Saccades, soubresauts et fulgurances… Si l’on attend d’un livre qu’il adopte le mouvement même de la vie que ce soit des corps ou des esprits, Gabriële a de quoi nous ravir voire nous émerveiller. L’impulsion d’écriture d’Anne et Claire Berest est d’ailleurs tout aussi intime que le résultat est à la fois documentée et universel. C’est pour raccomoder un arbre généalogique troué, une ascendance mal connue, qu’elles ont pris la plume ensemble. Oui, elles ont toujours su qu’elles étaient les arrière-petites-filles d’un peintre éminent. Non, elles n’ont jamais connu et encore moins fréquenté Francis Picabia ni son épouse Gabriële Buffet bien que celle-ci soit morte en 1985 à l’âge de 104 ans. C’est que la question de la descendance importait peu à ces deux êtres hors des conventions, qui ont eu et élevé quatre enfants mais de loin, dans une "indifférence tranquille". Comble du drame, le grand-père des sœurs Berest, Vicente, héritier d’une histoire familiale trop lourde et d’une âme tourmentée, s’est suicidé par overdose à 27 ans laissant une petite fille de quatre ans, leur mère Lélia.  

 

Raconter pour renouer les fils donc. Mais le récit prend toute sa dimension grâce à la personnalité de celle qu’elles appellent "Gaby" et dont elles dévoilent la liberté sans brides et le rôle primordial dans l’histoire des arts et des avant-gardes. À 27 ans, en 1907, lorsque celle-ci rencontre Francis Picabia, elle est déjà fort en avance sur son temps, non mariée, étudiant la musique à la Schola Cantorum de Berlin dans le but de devenir compositrice et cotoyant notamment Gabriel Fauré, Vincent d’Indy et le prometteur Edgard Varèse. Mais voilà Picabia qui débarque un soir dans une de ses voitures prototypes qu’il collectionnera toute sa vie et dans lesquelles il s’étourdira : elle fait alors ce choix déterminant de tout laisser tomber. Le coup de foudre est immédiat mais pas tant sensuel qu’intellectuel. Ce qui les réunit immédiatement et les soudera à jamais c’est le goût d’avancer vite et de jouer un rôle dans le façonnement du monde à venir. En cela, Anne et Claire Berest redonnent à Gabriële tout son pouvoir de fascination et sa place d’éminence intellectuelle au milieu d’un aréopage masculin – Picabia disait d’elle qu’elle avait un "cerveau érotique" - à commencer par son époux et le jeune Marcel Duchamp avec qui elle forme un trio amoureux au comble du romanesque. Sans elle, seraient-ils allés aussi loin dans l’abstraction ? Auraient-ils finalement vraiment osé représenter ce qu’ils avaient dans la tête plus que dans les yeux ? Pas sûr… Rejoints bientôt par Guillaume Apollinaire, le petit groupe enchaîne bamboches et voyages, créations et expositions toujours menés par le goût de la vitesse. Ébahis par autant d’audace et de modernité et emportés par ce qui nous apparaît comme une bande de copains folâtres, on vit, on s’étourdit, on s’éreinte avec eux dans ce foisonnement créatif et libertaire fait d’amours et de pensées libres.

 

Enfin, on est évidemment subjugués par la force de caractère de cette femme capable de porter tous ces hommes à bout de bras, travaillant à réparer leur manque de reconnaissance à commencer par Picabia. Bilieux, accro à l’opium et en proie à des phases d’euphorie puis de doute et d’aboulie, maniaco-dépressif à une époque où on ne posait pas encore ce genre de diagnostic, il finira par s’user jusqu’à la corde. En somme on se plaît à lire le destin d’une femme que rien n’a pu faire plier et à qui ses arrière-petites filles redonnent la place qui lui manquait dans l’histoire collective. Sa présence nous fait autant de bien qu’aux soeurs Berest et cette connivence des auteures avec leur lecteur est une expérience de lecture précieuse.  

 

La page à corner : 

 

"Il faut changer quelque chose pense Gabriële. 

Pourquoi ne pas commencer par changer de paysage ? 

Elle lui propose de se rendre au vernissage de l’exposition organisée par Walter Pach, en Amérique. 

Personne n’y va. Alors pourquoi pas eux ? 

Gabriële, qui a beaucoup voyagé dans sa vie, sait que les déplacements géographiques provoquent des mouvements internes, très bénéfiques. Elle se souvient aussi qu’en 1905, son professeur, Vincent d’Indy, s’était absenté quelques semaines de la Schola Cantorum pour se rendre aux Etats-Unis. Là-bas, il avait reçu un accueil formidable, bien au-delà de ses succès français – une conférence à Harvard s’était même tenue en son honneur. Gaby se souvient que d’Indy était rentré en France, galvanisé par ce viyage où tous les honneurs lui avaient été rendus. Voilà ce qu’il faudrait à Francis pour soigner sa bile noire. 

Mais le voyage est cher." (pp. 248-249) 

 

Gabriële dans la presse : 

 

"Ces deux-là étaient comme des ogres, et n’étaient pas faits pour être parents. L’effervescence créatrice dans laquelle ils vécurent fit des victimes : leurs enfants, « les petits intrus, otages arbitraires d’un couple monstrueux, monstres de génie », écrivent les auteures, tiraillées entre admiration et compassion – l’aveu de cet écartèlement fait aussi tout le prix de leur bel ouvrage", Nathalie Crom, Télérama

 

"La beauté irradie ce livre. Tout d'abord, celle liée à l'urgence d'"effacer l'effacement"", David Foenkinos, L’Express 

 

"Le livre est une chronique de l'un des moments essentiels de ce que l'on appelle aujourd'huiles avant-gardes historiques ." Philippe Dagen, Le Monde des livres

 

N.S 

Selections de livre: 
Gabriële

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