La masculinité et les mécanismes de la violence
Ce qui fait l'originalité du récit de Victor Dumiot tient dans sa narration. Plutôt que de donner voix au chapitre à Lola, victime annoncée, l'auteur fait entendre les voix de deux narrateurs masculins : celle de Franck Marbeuf et celle d'Arthur, le fils de Lola, embarqué avec elle dans sa nouvelle vie.
Ce faisant, Victor Dumiot nous plonge au coeur d'une pensée qui n'est pas toujours explorée et qui est pourtant plus que jamais actuelle : celle de la masculinité toxique. À travers le regard de Franck, se dessine le profil d'un homme élevé dans la plus pure tradition patriarcale pour qui la femme, si elle est signe de pureté et de salut, est avant tout une possession.
La façon dont Arthur appréhende les choses est différente. Encore en construction, il avance tel un funambule entre ce dont il est témoin, la violence qui pourrit l'existence de sa mère et la sienne, et les remarques de son grand frère Nicolas, qu'il admire et à qui il se confie. Nicolas, resté auprès de son père, porte sur la situation un regard très tranché : sa mère est irresponsable, faible et lâche.
Au fil des pages se donne ainsi à lire une masculinité toxique qui se construit, se transmet et se nourrit d'une certaine vision des femmes. Une violence qui peut être verbale ou physique, sexuelle, matérielle ou immatérielle, et qui s'exerce jusque dans les corps, les esprits et les territoires de ceux qu'elle cherche à contrôler.
Fiction, réalité et banalité du mal
Lola va mourir est le récit d'une histoire d'amour devenue parasitisme, d'une violence dont la banalité fait tristement écho à l'actualité. Chronique annoncée d'un féminicide, le roman prend toute son ampleur dans son épilogue, qui vient reconfigurer le récit et interroger les frontières entre fiction et réalité.
Car si la fiction se nourrit de la réalité, celle-ci peut aussi transcender la fiction. En plongeant dans les méandres de la misogynie, Victor Dumiot oblige son lecteur à regarder en face une réalité que l'on finit parfois par ne plus voir, tant elle nous est familière.
Ainsi, la littérature rend à ces histoires, trop souvent réduites à de simples faits divers, leur complexité, leur singularité et leur importance. En explorant les racines du mal plutôt qu'en se contentant d'en constater les conséquences, le roman nous invite à interroger les mécanismes de la violence pour mieux comprendre ce qui la rend possible, et peut-être mieux la combattre.
La page à corner :
"J'ai toujours cru qu'être triste, c'était un truc de femme, peut-être même une méthode, une sorte d'arme émotionnelle. Mon père, au contraire, nous dressait pour être des durs. À être exactement comme lui, à ne jamais se laisser surprendre par les larmes, à pratiquer la rétention, à se constituer comme une espèce de bastille imprenable, à ne pas être sentimentaux, à maintenir au-dedans tout le magma qui nous rend faibles. Plutôt que de se plaindre, il fallait se bouger. Rester dans le mouvement perpétuel pour ne pas avoir à trop penser, ni à trop éprouver ou à trop ressentir. Mettre des gros coups de canon dans la bouche de toutes les formes sensibles qui nous hurlent que ça va mal. Tirer, tirer sur la corde, se hisser, quitte à se brûler les mains. Mon frère était meilleur élève que moi. Quinze ans plus tard, il l'est toujours. C'est-à-dire : bloqué à l'intérieur, comme s'il n'existait qu'en surface, n'apparaissant que par diversions, dans des mouvements brutaux, comme une sorte de prestidigitateur qui a fait de lui-même un fantôme, et un guerrier. Je suis davantage un paladin des émotions.
J'étais incapable, en ce temps-là, de mesurer la force de ma mère.
J'avais besoin de coups d'éclat. D'explosion. Il me fallait un blockbuster américain, pas un drame français. Plutôt que d'observer Lola s'enfermer dans la salle de bains après avoir mis fin à la conversation, j'aurais aimé qu'elle trouve les mots. Qu'elle sache exprimer sa furie. Qu'elle ait les moyens (financiers notamment) de s'en foutre et de cracher sur son futur ex-compagnon, de défoncer Alexandre. J'aurais aimé qu'elle lui explose la gueule à coups d'extincteur comme Albert Dupontel, au Rectum, dans Irréversible.
Mais ma mère n'était pas trop branchée violence. Sa force, c'était de comprendre chacun et de pardonner à tout le monde.
Il n'y a qu'à elle qu'elle ne pardonnait rien." (Pages 116 - 117)
Coup de cœur de libraire :
Découvrez le coup de cœur de Sophie de la librairie Martelle à Amiens :
"Lola, quarante ans, décide de tout quitter pour recommencer sa vie. Elle quitte son mari, en lui laissant leur fils ainé et repart s'installer en France avec son plus jeune fils Arthur. Franck sort de prison, avec la même envie de changer de vie et de devenir quelqu'un de bien, de rentrer dans le droit chemin. Lorsqu'ils se rencontrent, ils pensent avoir trouvé chez l'autre cette possibilité de changement. Mais leur relation prend une tournure dramatique...
À travers le récit d'Arthur et de Franck, on découvre le calvaire de Lola, la violence, l'emprise et la misogynie.
Et surtout, on se pose la question : "est-ce que Lola va mourir ?"
Réaliste et tragique. Poignant."
Dans la presse :
"Aux chapitres qui suivent méthodiquement les événements conduisant à la mort de Lola répond la voix du fils cadet, témoin direct de la tragédie. Quinze ans plus tard, devenu adulte, il revient sur ce qu’il a vu et compris. Cette alternance des points de vue donne au roman une profondeur supplémentaire : le féminicide n’est plus seulement raconté, il est observé dans ses répercussions, ses héritages et les récits qu’il laisse derrière lui."
Marie-Laure Kirzy, Benzine
Shannon Humbert.