Une histoire intime devenue mémoire collective
Tout commence par une archive. A partir du destin de Victorine Labeau, son aïeule affranchie en Martinique en 1840, puis d’autres ancêtres féminines, Isis Labeau-Caberia ouvre une enquête bouleversante sur les silences laissés par l’histoire coloniale. À travers cette quête généalogique, Chères ancêtres interroge ce que signifie hériter d’un passé marqué par la violence et l’invisibilisation, et dont les traces ont été volontairement effacées : noms perdus, récits tus, mémoires fragmentées.
En plus d’un travail historique dont elle redéfinit l’épistémologie, l’autrice transforme cette recherche en geste littéraire et spirituel. L’ouvrage mêle archives, pensée décoloniale, mythologies afro-caribéennes et souvenirs familiaux pour redonner chair à celles que l’histoire officielle a invisibilisées. Les ancêtres deviennent alors des présences vivantes, des guides capables d’éclairer le présent autant que l’avenir.
Un hommage aux résistances féminines et anticoloniales
Chères ancêtres évolue comme une traversée initiatique et rend hommage aux femmes qui ont résisté aux violences coloniales sous des formes multiples : guérisseuses, rebelles, mères, passeuses de savoirs. Isis Labeau-Caberia refuse le misérabilisme et choisit au contraire de mettre en lumière les stratégies de survie, les formes discrètes de rébellion et les imaginaires de liberté élaborés dans les marges.
L’essai s’inscrit aussi dans une réflexion plus large sur les héritages contemporains de l’esclavage et du colonialisme. En convoquant les pensées de figures comme Aimé Césaire, Frantz Fanon ou Saidiya Hartman, l’autrice relie les blessures du passé aux enjeux du présent : transmission des traumatismes, racisme structurel, mémoire collective et nécessité de nouvelles formes de réparation.
Une autrice entre recherche, littérature et pensée décoloniale
Écrivaine, chercheuse indépendante et artiste martiniquaise, Isis Labeau-Caberia est diplômée de Sciences Po Paris et s’est spécialisée en histoire coloniale de la Caraïbe et en études postcoloniales à Columbia University et à l’EHESS. Ses travaux croisent histoire de l’esclavage, écoféminisme, afrofuturisme et décolonisation des imaginaires.
Après La Prophétie des Sœurs-Serpents, son premier roman publié en 2022, elle poursuit avec Chères ancêtres une œuvre profondément engagée, où littérature, mémoire et émancipation collective se répondent.
Lucile Charlemagne

