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11 Janvier 2023

"King Kasaï" de Christophe Boltanski : déboulonner le colonialisme

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"King Kasaï" de Christophe Boltanski : déboulonner le colonialisme

Christophe Boltanski s'aventure dans les ténèbres de notre mémoire occidentale dans King Kasaï, publié aux éditions Stock.

Christophe Boltanski en un clin d'oeil :

Journaliste et écrivain, Christophe Boltanksi a publié plusieurs romans aux éditions Stock : La Cache (prix Femina 2015), Le Guetteur (2018), Les vies de Jacob (2021). Dans King Kasaï, il raconte sa nuit passée à l'Africa Museum de Tervuren en Belgique.

Pourquoi on aime King Kasaï :

Après Lola Lafon, Leila Slimani ou encore Lydie Salvayre, c'est au tour de Christophe Boltanski de passer une nuit au Musée. Nous voici ainsi à Tervuren, en Belgique, où se trouve l'Africa Museum - autrefois Musée du Congo Belge. C'est à cet endroit qu'en 1897, s'est tenue l'Exposition Universelle de Bruxelles, où l'empereur Léopold II, fier de ses conquêtes démesurées en Afrique, a fait venir 267 personnes arrachées de leurs terres du Kasaï, du Haut Congo et de l'estuaire de Boma pour les exposer au regard des curieux. Fier du succès engendré par ce "Congo miniature", l'empereur décide d'en faire un musée permanent.

L'endroit, gigantesque, n'a pas été imperméable à l'Histoire. Sa fermeture de 2013 à 2018 a été l'occasion d'une réorganisation de l'ensemble. Il n'est plus question de véhiculer les stéréotypes racistes du colonialisme, qui se faisaient affronter pionniers bienveillants et esclaves idiots, mais de montrer la magnifiscence d'une autre culture. Seulement, en se retrouvant face à l'éléphant empaillé du Musée, King Kasaï, Christophe Boltanski s'interroge : combien des oeuvres exposées sont-elles des trésors de guerre ? Est-il possible de jeter un voile sur le passé d'un lieu - voile qui dissimule autant qu'il dévoile ?

Si les statues de l'Empereur Léopold II ont été déboulonnées, l'Africa Museum demeure malgré tout un témoin du colonialisme belge - et, plus largement, européen. Avec ses ajouts, ses retraits et ses détours, le lieu reflète le cours de l'Histoire et semble vouloir faire amende honorable en choisissant d'exposer ses oeuvres autrement, à la manière d'une réparation.

La page à corner :

     D'un bout à l'autre de la BD, Tintin personnifie le parfait administrateur colonial. Il représente l'autorité, le savoir, le progrès. [...]
     En face, les Noirs sont craintifs, paresseux ou grotesques. Ils bafouillent un idiome qui n'a jamais existé, disent "missié" ou "ça y en a bon", comme dans les réclames pour le chocolat Banania, croient n'importe quoi et s'habillent n'importe comment. Au fil des pages, Hergé égrène la plupart des clichés racistes sur l'Afrique. Même ses fervents admirateurs peinent à défendre son album le plus vendu au monde. Ils invoquent une erreur de jeunesse, blâment l'époque, imputent la faute à son milieu catholique et de droite, bientôt tenté par le fascisme. Lui-même, des décennies plus tard, plaidera l'ignorance. Le Congo ? À l'instar du roi Léopold, il n'y est jamais allé. En revanche, comme tous les Belges, il a visité le palais de Tervuren. Pour réaliser ses dessins, il s'y est rendu presque chaque jour, comme on va au supermarché ou à la bibliothèque. Il a pioché dans sa collection. Il lui a emprunté ses accessoires les plus fameux : la pirogue, l'homme-léopard, le totem, le fétiche. Tintin n'explore pas un pays, mais son appartement-témoin.
     Moi, j'examine un grand bâtiment mort en commençant par ses entrailles. Je prospecte ses ténèbres. La loi de la gravité m'entraîne toujours plus bas. Les profondeurs touchent à l'intime, à l'inconscient, au secret. Descendre, c'est partir à la quête des origines. Depuis le début, on m'invite à creuser. Un itinéraire à sens unique me pousse à aller au commencement des choses, à tirer des fils, à établir des généalogies. Parmi mes diverses sources d'influence, mes nombreuses filiations, l'une d'elles me paraît évidente : je me considère comme un enfant de Tintin - si tant est que ce personnage asexué ait voulu ou pu procréer.
     Il m'accompagne depuis mon premier âge. Je l'ai découvert, très tôt, dans sa vieille édition à reliure rouge. J'ai appris à lire avec lui, à voir le monde à travers ses cases. Je lui dois ma soif d'ailleurs, mon attrait pour les départs à l'improviste et les rencontres inopinées. C'est sa faute si mes passeports sont couverts de tampons. Je marche encore sur ses pas. Son Khemed et sa Syldavie existent, j'en reviens. Je partage son goût pour l'intrigue et, comme lui, j'enquête, j'espionne, je fouille, je pousse les portes, je vais là où c'est interdit. Rien de surprenant à cela. Nous exerçons le même métier. C'est sans doute à cause de lui que je suis devenu reporter.
(p.57-60)

Dans la presse :

"Dans King Kasaï, récit d'une nuit au musée des horreurs du colonialisme en Afrique, Christophe Boltanski révèle des éclats de beauté pure au coeur du sordide."
Olivier Mony, Livres Hebdo

"La déambulation de Christophe Boltanski donne envie de suivre ses pas dans un monumental château hanté par la mémoire."
Alexandre Fillon, Transfuge

"Une colère sourde habite ce texte humaniste et poignant, qui médite sur le rapport de l'Occident à l'Afrique, la place que ce continent occupe dans "les soubassements de notre mémoire" et de notre imaginaire, ce qu'elle révèle de nos pires propensions, nos pires ténèbres."
Nathalie Crom, Télérama

"On croyait que l'auteur ferait un voyage en Afrique, on s'avise qu'il fait surtout un voyage dans le temps, à la rencontre du rapport embarrassé des Européens avec leur passé colonial."
Bernard Quiriny, L'Opinion

Shannon Humbert.

« Il est tout blanc, d’un blanc spectral, taillé en Hermès. Privé de son socle, pour ainsi dire détrôné, il jouxte des artefacts faits de la même substance dure, compacte, quelque peu élimés par le temps, imprégn...
Paru le : 
11 Janvier 2023

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