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16 Octobre 2017

Titiou Lecoq : "Dans le combat féministe, chaque geste du quotidien est un geste politique"

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Romancière, essayiste et notamment créatrice du blog Girls and Geeks, Titiou Lecoq a eu un électrochoc devant une chaussette qui, manifestement, s’était fait la malle toute seule du panier de linge sale. Des années de lutte féministe, plus tard, où en est-on VRAIMENT de la répartition des rôles de l’homme et de la femme dans l’espace domestique ? Pourquoi les femmes conservent-elles toujours la conviction intérieure qu’elles sont responsables de tout et de tout le monde ? Comment se défaire de ces automatismes enracinés dans nos vies quotidiennes et qui font que la sphère privée reste l’espace des femmes tandis que l’espace public est toujours masculin ? Ce sont toutes les questions que se pose l’auteure dans Libérées (Fayard), un essai cash et drôle, à la fois personnel et très documenté. Bref, le combat n’est toujours pas gagné et on a rencontré Titiou Lecoq pour en parler.

Photo : © Laura Steven

Hachette.fr : D’où est venue l’idée de ce livre et pourquoi avoir choisi le sujet du ménage pour parler de l’égalité hommes/femmes ? 

 

Titiou Lecoq : Au tout début ça devait être un article à propos d’Instagram. Je regardais des comptes d’influenceuses et je me disais "Mais c’est pas possible, comment elles font ?" Donc mon intérêt pour le sujet est parti de la comparaison entre les images de salon que je voyais sur mon téléphone et mon salon autour de moi. J’ai commencé à creuser la question. Où en était-on finalement sur le rôle de la maîtresse de maison ? Et je me suis rendue compte que j’étais une ménagère moi aussi. J’ai finalement passé deux ans à me documenter pour écrire ce livre.   

 

Entre temps, il y a eu toute cette médiatisation de la notion de charge mentale dont tu parles beaucoup. 

 

Ça faisait déjà un an et demi que je bossais dessus quand c’est sorti (la BD d’Emma, Fallait demander, ndlr). On a commencé à parler de charge mentale dans les années 1980 mais à l’époque ce n’était pas audible. Je trouve cette notion très efficiente pour deux raisons. Elle permet d’abord de comprendre que beaucoup de choses ne rentrent pas dans les statistiques. Les femmes prennent en fait en charge deux tiers des tâches ménagères sans compter la charge mentale. Et deuxièmement, j’ai enfin l’impression que cette notion a fonctionné sur les hommes. Certains pensaient être à égalité avec leur femme mais se sont enfin rendus compte de la masse totale des petites choses qui continuent de faire pencher la balance. Ce qui m’a vraiment stupéfaite en travaillant sur le sujet c’est que cette répartition des tâches ménagères n’avait en fait jamais vraiment changé. Les hommes n’en font pas plus qu’avant contrairement à l’impression générale. J’espère que ça va déclencher un truc si on en parle tous. 

 

Mais tu parles d’un "héritage invisible des gestes" qui fait que les femmes ont intégré un rôle dans lequel elles ont très tôt été cantonnées. Dès lors, comment s’en sort-on si les femmes elles-mêmes s’auto-aliènent en quelque sorte ?

 

Attention, je ne dis pas "C’est à cause de ces méchants hommes qui ne font rien !". Sur le sujet du ménage précisément, c’est beaucoup plus compliqué : il y a le fait qu’un couple a priori c’est une histoire d’amour, que l’affectif joue beaucoup et qu’on n’a pas envie de s’engueuler avec son conjoint pour des histoires de ménage. D’instinct, on évite le conflit. Il y a aussi cette idée que les femmes se sentent toujours responsables du bien-être et du bonheur des gens autour d’elles. C’est une manière pour elles de montrer leur amour. Par ailleurs, il y a vraiment un truc plus profond et enraciné au sujet de l’occupation de l’espace : selon les statistiques, les étudiants hommes font déjà moins le ménage que les femmes. La maison, c’est l’espace des femmes et l’espace public celui des hommes. On en parle beaucoup en ce moment avec le harcèlement de rue. Mais donc cette dichotomie homme/femme + privé/public est toujours là. 

Titiou et moi, on a fait le test en annexe de son livre.

 

A-t-on fait du chemin sur l’héritage que nous laissons à nos enfants à travers nos vies quotidiennes ou les imaginaires auxquels ils sont confrontés ?

 

J’étais persuadée que j’allais avoir deux filles et puis j’ai eu deux garçons ! Je suis évidemment à fond contre le marketing genré. Je leur achète des poupées et des tee-shirts roses, ils ont les cheveux longs… Mais je me suis rendue compte que tout ça n’était que de l’artifice. Ils ont beau avoir les cheveux longs et des tee-shirts roses, ils font « pan pan » avec des pistolets et  ils jouent aux voitures. Je me suis dit "Où est-ce que j’ai merdé ?" Je me rends compte que l’éducation des garçons reste très superficielle et que ce n’est pas en leur offrant des poupées qu’on va y arriver. 

J’ai eu une première prise de conscience : s’il n’y a que moi qui leur parle de ménage, ils vont se dire que c’est un truc de femmes. Donc il y a une vraie responsabilité des pères. Par ailleurs, je continue de bosser sur cette histoire d’émotion qui me tient beaucoup à cœur : la société animalise beaucoup les petits garçons, on les traite comme des petits chiens qui seraient incapables de se contrôler. De ce fait on appauvrit beaucoup le spectre de leurs émotions en le limitant à colère ou à l’excitation alors qu’on offre beaucoup plus de vocabulaire aux petites filles, on les fait parler de leurs émotions, des émotions des autres… On leur fait donc développer de l’empathie plus qu’aux petits garçons. C’est un vrai sujet éducatif sur lequel on a, nous les parents, une vraie prise. Et encore une fois, les pères ont un vrai rôle à jouer.

 

Que penses-tu des combats féministes actuels ? 

 

Je pense que de manière générale, il y a une espèce de masse un peu molle et invisible de stéréotypes et d’injustices. Peu importe le biais par lequel on le prend, c’est bien de l’attaquer. Ce qui est problématique, c’est que la parole féministe omniprésente dans les médias - comme celle de Marlène Schiappa en ce moment par exemple -  donne l’impression que le combat est gagné – c’est le discours d'Alain Finkielkraut par exemple. Ça c’est le brouhaha médiatique… Or, dans la vraie vie ce n'est vraiment pas gagné. Le bruit médiatique crée un décalage et une vision fausse. C’est un point un peu délicat finalement. 

 

Depuis quand es-tu féministe et quelle est ta propre définition ? 

 

Pour moi l’égalité hommes/femmes c’est vraiment offrir la possibilité pour les femmes de se réaliser en tant qu’individu, ne pas se conformer à une case, un truc rigide. Moi j’ai fait des lettres "comme les filles", je suis mauvaise en maths "comme les filles", je me prends la tête sur quand est-ce que je m’épile, tout ces trucs là qu’on intègre malgré nous. Sinon, j’ai été élevée dans une famille plutôt matriarcale, c’était les femmes qui dominaient et j’étais très féministe. Pourtant quand j’étais jeune ce mot était ringard, il ne fallait pas le dire. Et je l’assumais mais sans percevoir que je pouvais être victime de discriminations. 

 

Et aujourd’hui tu t’en rends compte ? 

 

Je m’en suis rendue compte quand j’ai eu des enfants. Et je pense aussi qu’il y a beaucoup de sexisme que je mettais sur le compte de ma jeunesse. Passé trente ans tu te dis qu’il doit y avoir autre chose que la jeunesse si on ne t’écoute pas en réunion. 

 

La couverture du livre est ouvertement militante. Mais quel est son but précis ? 

 

Quelqu’un (une femme) m’a dit qu’on se sentait beaucoup plus forte après l’avoir lu. Une autre m'a dit "J’ai arrêté de culpabiliser". Ce sont les plus beaux compliments qu’on puisse me faire. Mais avant tout il faut se rendre compte que c’est un sujet important. Ce que je trouve assez excitant c’est de se dire qu’on est chacun maître de sa vie. Chaque geste du quotidien est un geste politique. 

 

L’Etat a-t-il une responsabilité selon toi sur ce sujet ? 

 

Oui, il y a des lois qui ne seraient pas bien compliquées à faire passer comme l’allongement du congé paternité avec obligation de le prendre. Mais on a un souci avec le monde du travail à l’heure actuelle. Il y a une espèce de mal-être par rapport au travail qui fait que les femmes peuvent avoir envie rester chez elle et de s'occuper de leurs enfants plutôt que de consacrer leur vie à boulot qui n'a pas de sens. Mais c’est pareil pour les hommes. Le rapport vie privée/vie professionnelle et le monde du travail sont entièrement à repenser selon moi. J’espère que, quand on le fera, on tiendra compte du fait qu’il faut aussi laisser plus de place pour la vie privée des hommes. Là, l’Etat aura un vrai rôle à jouer. 

 

Mais à temps égal de loisir, on sait que les hommes en profitent plus que les femmes. On revient sur cette question d’héritage… 

 

Il y a quelque chose que je n’ai pas beaucoup développé dans le livre – chaque chose en son temps – mais le grand argument qui consiste à dire que celui qui travaille le moins et qui est donc le lus souvent à la maison, c'est logique qu'il fasse plus, ça ne tient pas parce qu’il se trouve que c’est bien souvent les femmes. J’ai deux exemples de couples autour de moi où c’est exactement l’inverse : c’est l’homme qui fait quasiment tout. Eh bien dans ces cas-là, ce sont des femmes qui gagnent plus d’argent que leur conjoint. Donc celui qui en fait le moins dans la maison, c’est la plupart du temps celui qui gagne le plus. Et ce n’est pas une question de temps, c’est une question de pouvoir symbolique de l’argent. Ça j’en suis convaincue et c’est très délicat d’en parler dans un couple mais la question de l’argent dans le rapport de pouvoir est évidente. J’exploiterai peut-être ça dans un roman.

 

Tu soulèves une autre question intéressante : l’égalité homme/femme à la maison, c’est aussi une question environnementale. 

 

Oui, et on n'en parle jamais. Je m’en suis rendue compte seule en ayant un enfant. Evidemment les couches jetables, les lingettes et tout ça, ça pollue la planète qui est déjà surpeuplée et moi j’en rajoute ! Mais ce n'est pas possible de faire autrement. La planète je veux bien m’en préoccuper mais quand les mecs en feront autant que nous. Hier une journaliste me disait qu'elle fabriquait sa lessive. Je lui ai dit "C’est vachement bien. Si mon mec fabrique la lessive je l’utiliserai". Donc en effet, c’est un sujet de société important : on ne peut pas, en plus nous demander de sauver la planète ! 

 

Propos recueillis par Noémie Sudre

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