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23 Février 2016

Le dernier songe de lord Scriven : l'interview d'Eric Senabre

Le dernier songe de lord Scriven : l'interview d'Eric Senabre

Quand un détective qui résout ses énigmes en rêvant se retrouve confronté à un meurtre en huis clos, sur fond de secrets d'Etat dans une Angleterre du début du XXème siècle, cela donne... Le dernier songe de lord Scriven, nouveau roman d'Eric Senabre (Didier Jeunesse). Ce dernier, auteur également de Sublutetia chez le même éditeur, a accepté de répondre à nos questions...

Nous avions déjà rencontré Eric Senabre lors la sortie du premier tome de Sublutetia, pour une interview à retrouver ici. L'auteur revient aujourd'hui avec un nouveau roman : Le dernier songe de Lord Scrivenque nous vous conseillons ici. Une fois de plus, Eric Senabre a accepté de jouer au jeu des questions-réponses.

 

Qu’est-ce qui vous a motivé en premier pour écrire Le dernier songe de Lord Scriven ?

Eric Senabre : Difficile à dire. Le monde des rêves m'a toujours intéressé, mais... je ne pense pas que l'idée me soit venue en essayant de trouver une intrigue qui graviterait autour de ce thème. Ce qui est sûr, c'est que tout s'est construit autour du personnage principal et de ses facultés. Cela peut paraître évident, mais cela ne l'est pas tant que ça pour moi ; dans tous mes romans précédents, c'est d'abord l'intrigue, le décorum, le contexte, qui ont servi d'armature au récit. Les personnages, eux, ne faisaient finalement qu'en découler. C'est la première fois que je pars du personnage pour bâtir le roman, plutôt que l'inverse. L'idée de Banerjee, donc, m'est venue comme ça, sans que je la cherche spécialement. Je crois que cela avait un rapport très indirect avec quelque chose dont je venais d'entendre parler à la télévision, mais... impossible de me rappeler quoi. Il faudrait peut-être que je me plonge dans une transe onirique pour avoir le fin mot !

Vous écrivez pour la jeunesse, mais dans des genres qui varient : cette fois-ci il s’agit d’un roman policier. Qu’est-ce qui vous amène à passer d’un genre à l’autre ?

E S : Je reste, fondamentalement, un "fan" (voire une groupie) : je crois que j'écris, avant tout, ce que j'aurais aimé lire.  Et même si je mentirais en disant que j'aime bien "lire de tout" (c'est parfaitement faux : vous avez peu de chance de me voir avec un roman français contemporain dans les mains, par exemple), la littérature "d'imagination" que j'apprécie couvre malgré tout de nombreux domaines. Mes romans cherchent, avant tout, à rendre hommage à une certaine littérature populaire, et à quelques auteurs qui ont compté pour moi. Génies ou honnêtes artisans, je les aime tous. Pas pour les mêmes raisons, mais autant les uns que les autres ! Je ne cherche pas à les imiter, au sens strict, mais... clairement à faire perdurer une certaine tradition. Le risque, que je mesure bien, est de ne pas imposer une "patte", un style ou un univers particulier en papillonnant ainsi d'un genre à l'autre. Lord Scriven n'est pas écrit comme mon précédent, qui lui-même n'avait pas grand chose à voir avec Sublutetia. Mais j'assume le risque : ce qui est important, c'est que je m'amuse, que le lecteur s'amuse en conséquence, que le roman plaise. Le reste, et en particulier mon image, mon "étiquette", est très accessoire. Sinon : pourquoi le genre policier cette fois ci ? J'avais initialement un autre projet en chantier... qui m'aurait pris bien plus de temps. Après Elyssa de Carthage, dont j'étais sorti assez épuisé, j'avais envie d'une récréation, en quelque sorte. Et quoi de plus récréatif que le roman policier (même si Lord Scriven n'en est pas tout à fait un) ?

Après nous avoir fait découvrir un Paris souterrain et utopique dans Sublutetia, vous nous plongez désormais dans l’Angleterre du début du XXème siècle. Pourquoi avoir choisi d’inscrire votre histoire dans ce cadre ?

E S : L'Angleterre et moi, c'est une vieille histoire d'amour, sans doute amorcée par ma grande soeur et sa passion pour les Beatles (désormais amplement partagée). On ne va pas se mentir : je me sens bien plus proche de la culture populaire anglaise que de la française. Ce n'est pas un jugement de valeur, plutôt une question de sensibilité. Il y a, chez les anglo-saxons, une manière d'intégrer le fantastique au quotidien qui nous fait défaut. Cela vaut pour la littérature mais aussi pour la musique, la peinture... Une culture du fantôme, un goût de l'étrange, une certaine résignation face à l'absurdité des situations, aussi. La fin du XIXème siècle et le début du XXème sont aujourd'hui l'archétype d'une certaine Angleterre à moitié-réelle, à moitié-fantasmée. Un moment où sciences et croyances s'entremêlaient, où l'on faisait des progrès technologiques et scientifiques considérables tout en s'abandonnant à des idées improbables comme le spiritisme. Je m'y retrouve totalement : je ne crois pas aux fantômes parce que je suis un être rationnel, mais j'ai quand même un plateau de Oui-ja chez moi. C'est paradoxal, mais pas incompréhensible ! Je crois que beaucoup de mes plus belles lectures avaient cette Angleterre victorienne et post-victorienne pour cadre. Il fallait que je m'y rende un jour ou l'autre.

Même si l’histoire a lieu à Londres, le roman est criblé de références aux croyances et aux traditions indiennes. Pourquoi cet univers en particulier ? Comment vous êtes-vous documenté sur le sujet ?

E S : Disons le tout net : je ne suis absolument pas devenu un expert en culture indienne. C'est, en revanche, un monde qui me fascine. Sur un pur plan exotique, d'une part, mais aussi parce qu'il me donne l'impression d'être en quelque sorte notre berceau. Nous devons tellement à l'Inde ! Les chiffres, plus tard empruntés par les Arabes, la base d'une majorité de nos langues européennes... Et puis, il y a la mythologie. Quand j'étais ado, j'étais allé voir Le Mahabharata de Peter Brooks au cinéma, et j'en étais sorti émerveillé. Sans oublier - et je suis sérieux ! - mes chers Beatles : l'idée de leur départ en Inde pour trouver la paix intérieure et l'inspiration m'a certainement beaucoup travaillé depuis l'adolescence. D'ailleurs, mon personnage principal a été nommé en hommage à un très grand musicien indien, Nikhil Banerjee. Pour ce qui est de ma phase de documentation, rien que de très simple : des ouvrages généralistes sur l'histoire du pays, son organisation, et la lecture des Upanishads. J'ajouterais pour finir que mes deux filles aînées sont d'origine indienne. Des origines éloignées (cela remonte à leur arrière-arrière-grand-mère), mais tout de même ! 

Pouvez-vous nous parler de vos diverses inspirations pour ce roman ?

E S : Pour Arjuna Banerjee, la référence directe, est, curieusement, le philosophe Jiddu Krishnamurti. Une référence physique, principalement, mais je m'en suis aussi inspiré pour certaines répliques, pour son attitude. Pour le reste, ma foi... il fallait bien que je travaille un peu ! Christopher ne s'inspire de personne en particulier, même si son nom est un clin d'oeil à l'acteur Christopher Lee (dont la mère s'appelait Carandini). Je voulais en faire un personnage plus actif qu'un simple faire-valoir. C'est le vrai héros de l'histoire, même si ce n'est pas lui qui est "remarquable" au sens strict. La chanson du sommeil, si on peut l'appeler comme ça, risque de faire mourir de rire ceux qui sont capables d'en comprendre les paroles, puisque je les ai sans vergogne empruntées à un chant dévotionnel hindou (un Bhajan) appelé Raghupati Raghava Raja Ram. En réalité, je connaissais ce chant à travers une reprise "pop-psyché" d'Ananda Shankar. Je pense que l'ensemble du roman doit beaucoup à mes lectures de Wilkie Collins, qui était difficile d'accès avant que les éditions Libretto ne décident héroïquement de lui rendre la place qu'il mérite !

Il est difficile de lire Le dernier songe de Lord Scriven sans y voir une référence (ou un hommage ?) à Sherlock Holmes. Quel est votre rapport avec le personnage de Conan Doyle ?

E S : De très bons rapports ! Vous avez raison : il est difficile de ne pas y voir une filiation, pour la même raison qu'il est difficile de ne pas penser aux Beatles à chaque fois que sort un nouveau morceau avec une jolie mélodie pop. Sherlock Holmes n'a pas inventé le "détective ultra-déductif", et chacun sait aujourd'hui qu'il a lui-même emprunté un peu à Dupin et Lecoq. Cependant, son rayonnement est tellement immense que n'importe quelle histoire de détective "à énigme", aujourd'hui, utilise un peu de son ADN. Je pense que plus jeune, j'aurais voulu  m'en démarquer à tout prix pour faire mon intéressant. Avec Lord Scriven, je n'ai même pas essayé : à quoi bon ? Mieux vaut jouer le jeu et assumer sa parenté, même éloignée. On s'en dégage alors beaucoup plus naturellement que par une espèce de version littéraire de la crise d'adolescence !

Et plus généralement, quelles sont vos références littéraires ?

E S : Je distingue de fait les références/influences et les auteurs de chevet. J'adore Jane Austen, mais je crois que je n'écrirai jamais rien qui ressemble de près ou de loin à Orgueil et préjugés. Pour les références, donc, je citerai évidemment Conan Doyle. Pas seulement à cause de Holmes, mais aussi de ses romans historiques et de science-fiction, remarquables. Mais au-dessus encore, je place Robert Louis Stevenson et Mark Twain. Voilà pour les grands noms, ceux à l'ombre desquels on vient prendre le frais ! Mais j'affectionne aussi de nombreux petits maitres comme Wilkie Collins, dont je parlais précédemment, ou, dans le policier pur, Ellery Queen ou John Dickson Carr. Je crois que je ne peux pas oublier Hanns Heinz Ewers dans cette énumération, car mon prochain projet lui devra sans doute en partie. Et puis, dans les vivants (quand même !), il y a Philip Pullman et J.K. Rowling. Je le répète dès que je peux, mais cette dernière mériterait une statue (qu'elle finira sans doute par avoir)... même si je tiens Pullman pour le génie des deux. Je rêve de les rencontrer ! Stephen King, aussi, tiens. Pas pour toute son oeuvre, mais parce que je trouve qu'il parle mieux de la jeunesse que 95% des auteurs jeunesse. Voilà, donc, pour les influences. Pour ce qui est des auteurs de chevet, que j'admire mais qui n'ont aucun impact sur mon écriture, il y aurait, en vrac : Théophile Gautier, Marcel Brion, Victor Hugo, Gérard de Nerval, Honoré de Balzac, Chrétien de Troyes, Charles Dickens, Emily et Charlotte Brontë, Maurice Renard, Ed McBain, Donald Westlake, Oscar Wilde, Apulée, Virgile et bien sûr Homère (je ne vous raconte pas l'ambiance si on arrivait à tous les matérialiser dans la même pièce). 

La mention "Arjuna Barnejee will return…" à la fin du livre ne nous a pas échappé ! Pouvez-vous déjà nous parler des prochaines aventures qui attendent le détective ?

E S : Bien vu ! Cette formulation était un clin d'oeil à la phrase que l'on lit à la fin des films James Bond (généralement, suivie du titre du prochain quand il était connu). Je ne peux pas vraiment vous dire quand, parce que cela va dépendre d'un certain nombre de facteurs que je ne maitrise pas forcément. Ce que je peux vous dire, c'est que j'ai récemment été interloqué par un fait divers étrange. Dans un village du Kazakhstan, les gens s'endormaient mystérieusement, sans qu'on puisse en connaître la raison. Depuis (hélas pour le mystère, tant mieux pour eux), l'explication a été trouvée. Mais quel joli point de départ pour une aventure d'Arjuna Banerjee ! Le Vallon du sommeil sans fin, ça sonnerait bien, non ? Qui sait, cela aboutira peut-être à une vraie histoire ! J'ai d'autres idées, mais... je les garde pour moi, pour le moment. 

 

Propos recueillis par Claire Sarfati

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