Begoña Gómez Urzaiz en un clin d’œil
Née en 1989, Begoña Gómez Urzaiz est une journaliste espagnole qui vit à Barcelone. Elle tient une chronique dans La Vanguardia, collabore régulièrement avec El País ainsi qu’avec plusieurs magazines tels que Vogue ou Vanity Fair. Les Abandonneuses, son premier essai, est le fruit d’une interrogation personnelle et profonde autour des normes sociales de la maternité. Le livre a été traduit dans six pays et est paru en France chez Stock.
Pourquoi on aime Les Abandonneuses
Un sujet qui dérange et qui libère
Dans une société où la figure de la mère sacrificielle demeure un idéal largement intériorisé, Begoña Gómez Urzaiz interroge sans détour ce que signifie réellement être mère. Les Abandonneuses mêle portraits de femmes célèbres — d’Ingrid Bergman à Muriel Spark, en passant par Maria Montessori, contrainte de confier son fils pour pouvoir travailler — et figures de fiction comme Anna Karénine de Fiodor Dostoïevski ou encore Carol de Patricia Highsmith. À travers elles, l’autrice met au jour une même zone grise : celle des femmes qui ne répondent pas à l’injonction de devoir, en tant que mère, rester auprès de leur(s) enfant(s), coûte que coûte.
Un essai à la fois documenté et intime
Ce qui distingue Les Abandonneuses, c’est l’équilibre subtil entre enquête culturelle, réflexion sociologique et récit personnel. Begoña Gómez Urzaiz n’hésite pas à exposer ses propres contradictions, ses élans moralisateurs et ses doutes de mère féministe, donnant à l’essai une tonalité profondément incarnée. Le livre ne cherche ni à juger ni à absoudre, mais à comprendre. Il devient ainsi une conversation ouverte sur la culpabilité maternelle, la liberté individuelle et les normes invisibles qui organisent nos affects.
Des figures célèbres aux anonymes, un miroir pour notre époque
La force de l’essai tient aussi à son dernier mouvement : un chapitre consacré à des femmes anonymes, contemporaines, qui témoignent des raisons concrètes du départ de leur famille. Loin des mythologies artistiques ou romanesques, ces récits parlent de précarité économique, de migrations contraintes, de violences conjugales, d’absence de soutien ou d’épuisement psychique. En les plaçant sur le même plan que les grandes figures culturelles, Begoña Gómez Urzaiz rappelle que l’abandon n’est pas une anomalie individuelle mais un fait social. À l’ère des réseaux sociaux et de la parentalité surperformante, Les Abandonneuses offre ainsi une mise en perspective salutaire de la pression qui pèse sur les mères et invite à repenser, dans toute sa complexité, le rôle que l’on attribue aux femmes devenues mères à travers les prismes du sacrifice, de l’émancipation et de l’autonomie.
Les pages à corner
« Quelle sorte de mère abandonne son enfant ?
La phrase a quelque chose d’emphatique et sous-entend un jugement, un peu comme on s’écrierait « qui pourrait tuer un enfant ? » Elle possède par ailleurs ce côté sentencieux et légèrement moralisateur des paroles qui feignent d’appartenir au sens commun et prétendent ne pas avoir d’idéologie. Mais tout le monde sait que lorsqu’on fait appel au bon sens, on tente de rallier son interlocuteur à des valeurs conservatrices. Cependant, nous avons quasiment tous prononcé cette phrase un jour, après avoir entendu parler ou lu des choses à propos d’une femme qui, à un moment, a abandonné ses enfants et poursuivi son existence de non-mère. « Un enfant change la vie » est une autre formule toute faite, très souvent répétée et proclamée comme quelque chose d’irréfutable. S’il change la vie, c’est irréversible. Un enfant ne peut être supprimé, c’est ontologiquement impossible. Quelle sorte de mère abandonne son enfant ? Une mère de la pire espèce, sans aucun doute. Je me suis plus d’une fois posé cette question, je jurerais l’avoir fait malgré moi, comme si j’étais possédée par la moraliste que je ne crois pas être, ou un genre de moraliste qui me dérange. Cela m’est arrivé, par exemple, quand j’ai vu Carol, le film de Todd Haynes adapté du roman de Patricia Highsmith. Je me souviens précisément de la date car c’était un jour particulier, le deuxième anniversaire de mon fils aîné. Le week-end avait été épuisant, avec une surproduction d’affection maternelle. Le samedi, j’avais invité la famille à déjeuner à la maison, j’avais cuisiné pour neuf personnes et nous avions soufflé les bougies. Le dimanche, l’idée était de faire quelque chose de simple, avec des amis, au parc. Tout le monde sait comment ça se termine généralement. Je me suis levée très tôt pour préparer des sandwichs au pastrami et des empanadas au thon pour le pique-nique, ainsi que des boissons, des gâteaux apéritifs, des guirlandes, des bougies, des ballons, des assiettes, une piñata, un seau de chips Bonilla et des gobelets Flying Tiger. Beaucoup de gens ont répondu présent. Ce fut beau et éreintant. Une amie est arrivée avec un gâteau à la fraise et à la chantilly tellement photogénique qu’il semblait tout droit sorti d’une publicité pour une compagnie d’assurances. L’illustration parfaite des «moments heureux avec ses proches ». Tous ont apporté des cadeaux, même si nous leur avions dit que ce n’était pas la peine. Quand mon téléphone m’envoie des photos de cette journée, ce qui se produit de temps à autre avec la fonctionnalité « Souvenirs », qui exerce sur moi une forme subtile de terrorisme émotionnel, cela m’émeut, conformément au souhait d’Apple. Je frissonne comme une mère. »
p. 11-13
Dans la presse
Begoña Gómez Urzaiz, "Les abandonneuses. Un homme quitte ses enfants, une femme les abandonne" (Stock)
Déconstruisant le mythe de la « mauvaise mère », l'écrivaine et journaliste espagnole Begoña Gómez Urzaiz enquête sur ces femmes ayant un jour abandonné leur enfant.
Laëtitia Favro, Livres Hebdo
Lucile Charlemagne

