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10 Septembre 2018

"Reviens" : la vie comme asile

Son fils est parti, son ex-femme le harcèle, son éditeur le presse, des mariées de téléréalité le fascinent, Pline l’Ancien le hante, un canard le séduit, une infirmière bègue le bouleverse… Bienvenue dans le monde...
Paru le : 
16 Août 2018

Joyeux, drôle et touchant, Reviens (Grasset) marque le retour de Samuel Benchetrit dans la douce poésie qui a fait le charme des Chroniques de l’asphalte (Julliard/Grasset) et de Le Cœur en dehors (Grasset). Un livre cathartique, où l’absurde invite tour à tour l’émission 4 Mariages pour 1 lune de miel, des livreurs Amazon fantôme et Pline l’Ancien à célébrer la poésie du quotidien, pour mieux décrire le retour à la vie d’un écrivain ayant perdu tout contact avec elle.

SAMUEL BENCHETRIT EN UN CLIN D’ŒIL :

Écrivain, cinéaste, metteur en scène, mais avant tout artiste autodidacte, Samuel Benchetrit est un auteur bien à part dans le paysage artistique français. Il incarne une vision très rêvasseuse de l'écriture, avec ses fameuses Chroniques de l’asphalte (Julliard/Grasset) ou encore Le Cœur en dehors (Grasset), à la croisée des chemins entre la littérature populaire, le conte, le postmodernisme littéraire et l’autofiction, où le quotidien se pare d’une magie tout à fait singulière. Reviens (Grasset) est son huitième roman.

 

POURQUOI ON AIME REVIENS :

On connaissait le feel-good book, ce genre littéraire faisant la part belle aux livres simples et réconfortants, et qui a bouleversé le paysage littéraire français ces dernières années. Avec Reviens, Samuel Benchetrit nous en livre une version aussi personnelle qu’éloignée des standards du genre : le « livre-ami ». Ce terme, utilisé par Samuel Benchetrit dans ses interviews pour décrire ce roman et la vision qu’il en avait au moment même de l’écriture, décrit parfaitement le sentiment qui traverse Reviens. Une façon de raconter une histoire bien singulière, mêlant à l’humour et à la tendresse l’inimitable poésie que Benchetrit sait insuffler au plus morne des quotidiens, et que l’on retrouve après deux romans (Chien et La nuit avec ma femme) aux thèmes plus sombres. En résulte une littérature assurément naïve, à l'instar d'une toile de Henri Rousseau, dans laquelle l’humanisme le plus pur peut s’emparer de chaque mot.

 

L’histoire de Reviens débute avec celle du double littéraire de Benchetrit, un être coincé "dans un monde où le plaisir et le bonheur n’étaient pas associés". Vivant dans un état si neurasthénique que le sommeil lui-même ne trouve plus de raison de s'inviter dans la vie de l’auteur, le personnage principal voit entrer dans son quotidien l’élément perturbateur par le biais d’un producteur souhaitant acheter les droits de son dernier livre, Béton armé. Mais à la manière d’une pièce de Ionesco ou d’une nouvelle de Kafka, rien ne se passe selon les lois de la logique dans cette histoire d’écrivain sans inspiration : le producteur n’a pas lu le livre, l’auteur ne trouve plus d’exemplaire, son éditeur ne veut entendre parler que du suivant et son ex-femme en rigole. Ainsi va Reviens, un livre qui joue des situations absurdes pour faire avancer un personnage qui glisse sur la vie, comme si l’adolescent de Récit d’un branleur avait désormais les tempes grisonnantes et de sérieux problèmes avec l’alcool, sa boîte mail et les déclarations d’impôts.

 

Au travers de cette grande fresque du non-sens, Benchetrit joue également du romanesque et de l’analogie avec sa propre vie pour offrir à la littérature une déclaration d’amour lucide et passionnée. Entre le rapport au métier d’écrivain au travers de cette quête de l’inspiration, l’intervention de livres bien réels et de pastiches des siens, l’opposition entre ses livres d’auteurs et ceux nés d’auteurs grand public comme la fictive star des maisons de retraite Pierre Lamberti, Samuel Benchetrit moque un monde auquel il appartient tout en se tenant à la marge. Avec, également en toile de fond, l'idée que ce livre cathartique offrirait à son auteur le même état de tranquillité que celui auquel parvient son alter ego romanesque, renversant ainsi le rapport attendu entre créateur et création. Apaisant, et surtout profondément drôle, Reviens atteint finalement son but en offrant à tous un peu de réconfort, et à Samuel Benchetrit le bénéfice qu’il réserve à ses auteurs phares – qualifiés d' "oncle russe" (Nabokov) ou de "tante chérie" (Duras) : l’impression que cet artiste que l’on admire fait un petit peu partie de notre famille.

 

Yves Czerczuk.

 

LA PAGE À CORNER :

  — À propos de ne pas fuir son passé, tu en es où de ton prochain roman ?
  — Loin, j’en suis loin.
  — Tu veux dire loin de l’écrire ?
  — Non, loin dans le roman.
  — Je ne sais pas jusqu’où tu vas arriver, mais dans un comparatif année-lumière, si je compare le moment où je t’ai donné ton avance et celui où tu as soi-disant commencé à écrire, tu devrais approcher de Jupiter, là !
  — Ha ha ha (rire faux).
  — C’est quoi le sujet ?
  Je sortis mon sujet habituel, celui que doit avoir chaque auteur dans mon cas. J’avais eu cette idée sans jamais réussir à l’écrire.
  — L’histoire d’un entrepreneur véreux qui achète un terrain pour y construire un lotissement de pavillons hideux à l’entrée d’une forêt magnifique dans le sud-est de la France. Alors que les travaux commencent, ils découvrent des ruines antiques à cet endroit. Les restes d’une cité romaine. Il essaie d’abord de cacher ces ruines, à la ville, à la population et à lui-même, mais une nuit, il reçoit la visite de Pline l’Ancien qu’il finit par accompagner sur le site. Pline lui parle longuement de stoïcisme, des recherches de Juba II de Maurétanie, d’Homère et de Cicéron. Troublé, l’entrepreneur renonce à son projet de lotissement mais fait promettre à Pline l’Ancien de revenir le visiter encore une nuit. Pline accepte le marché. Quand il revient, l’entrepreneur réussit à le capturer et l’enferme dans l’une des caves de la cité romaine. Le site devient finalement un parc d’attractions et Pline l’Ancien, un prisonnier célèbre que les gens viennent regarder derrière des grilles, en buvant des sodas et en mangeant des chips.
  — …
  — Allô ?
  — Je ne sais pas quoi te dire.
  Je le comprenais, je ne me disais rien non plus.
  — Tu as un titre ?
  — Le Spleen de Pline.
  — …
  — Allô ?
  — Écoute, c’est rare que je dise ça, mon rôle est d’être enthousiaste et encourageant avec les auteurs, mais là, je n’ai aucune envie de lire ce livre que tu n’as pas encore écrit.
  — D’accord, mais tu es souvent déçu par des livres que tu avais très envie de lire, non ?
  — Ça arrive.
  — Imagine le contraire.
  — Mais le tien me fout déjà le cafard, il m’ennuie avant même de commencer.
  — Mon livre sera très drôle… Je t’annonce que c’est une comédie.
  — Avec Pline l’Ancien ?
  — Exactement.
  — Bon, écoute, écris, on verra bien." (p. 50-51-52)

Selections de livre: 

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