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14 Janvier 2022

"Nos abîmes" de Pilar Quintana : le portrait d'une mère à la dérive à travers le regard d'un enfant

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"Nos abîmes" de Pilar Quintana : le monde des adultes à travers le regard d'un enfant

Lauréat du prix Alfaguara 2021, Nos abîmes de Pilar Quintana est disponible en langue française aux éditions Calmann-Lévy. Un roman déchirant narré par une filette de 8 ans.

Pilar Quintana en un clin d'oeil :

Pilar Quintana est une romancière reconnue en Colombie, où son quatrième roman La Chienne, publié en 2020 aux éditions Calmann-Lévy en France, a été un véritable best-seller. Son nouveau roman, Nos abîmes, rencontre un succès encore plus grand et a même reçu du Prix Alfaguara 2021 qui récompense le meilleur roman de langue hispanique.

 

Pourquoi on aime Nos abîmes :

1983, Cali, en Colombie. Du haut de ses huit ans, Claudia voue un amour sans borne à sa mère - amour qui ne semble pas réciproque. Cette dernière, qui rêvait d'une vie glamour, doit composer avec un mari directeur de supermarché et un quotidien somme toute assez ordinaire. Jusqu'au jour où elle tombe éperdument amoureuse de Gonzalo, le mari de sa belle-soeur. Si tous les deux entament une relation cachée, celle-ci est vite découverte et plonge la mère de Claudia dans une tristesse infinie. Unique narratrice de ce roman, Claudia, désarmée, voit sa mère sombrer. 

À travers le regard d'une petite fille à l'intelligence fine, se dessine le portrait d'une famille fissurée de l'intérieur, où les failles de chacun se font abîmes. Ou comment tenir en équilibre lorsque l'on est déjà au bord du précipice. 

 

La page à corner : 

         Le sapin de Noël était gigantesque, avec sur sa pointe une étoile dorée. Sur l'arbre brillaient des boules rouges et argentées dans lesquelles je me reflétais, toute déformée, avec des yeux sombres d'extraterrestre, un nez gros comme une figue, une énorme tête disproportionnée et un corps rachitique. Je voulais montrer cela à ma mère. Mais ni elle ni Gonzalo n'étaient dans le coin. J'ai regardé aux alentours. Je les ai trouvés à l'arrière, fourrés dans une cabine d'essayage.
         J'ai erré dans le magasin, ne sachant pas quoi faire. Un vendeur montrait des costumes à un client. Un autre cirait des chaussures en exposition. Le caissier, derrière le grand meuble en verre, parlait au téléphone. Sous la porte de la cabine d'essayage, les chaussures de Gonzalo et de ma mère, des mocassions marron contre des talons rouges, s'entremêlaient.
         Je me suis retrouvée devant un présentoir à cravates. Le rideau du cirque. Les mondes merveilleux. Une foire, une forêt enchantée, un pays magique. Le client, les vendeurs er le caissier vaquaient à leurs occupations. Ma mère et Gonzalo dans la cabine d'essayage. J'aurais pu sortir dans la rue, j'aurais pu me perdre dans la ville, j'aurais pu être enlevée par un voleur d'enfants ou un fou avec un grand sac de jute. 
         Ma main était poisseuse, pleine de glace. Mes doigts, sales et collants. Je me suis observée dans les miroirs. La chemise tachée, la figure sale, les noeuds élastiques de travers dans mes cheveux emmêlés. Un épouvantail. Petite, maigre, basanée, identique à ma mère enfant selon elle, mais en réalité, le portrait craché de mon père. Une petite fille moche.
         Je suis retournée au rideau des mondes merveilleux. Doucement, j'ai passé la main sur les cravates. Elles se sont décoiffées. J'ai glissé le bras dedans. J'ai séparé les cravates et le rideau s'est ouvert. Quelle déception de découvrir qu'il n'y avait pas de barbe à papa, pas de gnomes, pas d'arc-en-ciel. Juste un cadre en aluminium.
         Pour me venger, je suis entrée dans un présentoir à chemises. En entier, comme on entre dans une mer d'algues. Et en espérant qu'elles se tachent. Ensuite, dans un autre avec des pantalons, comme une forêt sombre et rugueuse. Et je m'en fichais qu'ils s'abîment. Je suis sortie. Le caissier a raccroché le téléphone. Le vendeur était toujours avec le client des costumes. L'autre vendeur avec les chaussures. Ma mère et Gonzalo dans la cabine d'essayage.
         J'ai marché jusqu'à la cabine. Je me suis arrêtée face à la porte. Mocassins marron contre talons rouges. Le caissier est arrivé près de moi, a souri et m'a montré sa main fermée. Je l'ai ouverte. Dans sa paume, il tenait un des bonbons rouges qui étaient offerts aux clientes.
(p. 53-54)

 

Dans la presse :

"C’est une lecture bouleversante sur la famille, sur les femmes, sur la vie. Avoir le point de vue de cette jeune fille qui décode si bien les sentiments des adultes est très intéressant. Il y a aussi une description de la Colombie dans les années 80. On sent la puissance de la nature, des éléments." France Bleu

 

Shannon Humbert.

Nos abîmes
Avis des lecteurs : 3/5 3 Donner un avis
"Avant la dispute de mes parents, la dispute de ma mère et de ma tante, avant que Gonzalo n’arrive dans la famille, j’avais des certitudes. Les mamans avaient des enfants parce qu’elles le désiraient. " 1983, Cali. Claudia, huit ans, adore sa mère,...
Paru le : 
05 Janvier 2022

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