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16 Septembre 2015

"Les gens dans l’enveloppe" : la boîte à mémoire d’Isabelle Monnin et Alex Beaupain

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"Les gens dans l’enveloppe" : la boîte à mémoire d’Isabelle Monnin et Alex Beaupain

Après avoir acquis sur internet un lot de 250 photos d’une famille anonyme, Isabelle Monnin a ressenti la nécessité d’écrire : la fiction qu’elles lui ont inspiré d’une part, l’enquête qu’elle a menée pour retrouver les Gens de l’autre. Son ami Alex Beaupain y appose une bande-son. Les Gens dans l'enveloppe se livre dès lors comme un très bel objet plein d’émotion et de mélancolie. 

Isabelle Monnin en un clin d’œil :

Isabelle Monnin est journaliste et romancière. Elle a notamment publié Vies extraordinaires d’Eugène et Daffodil Silver (JC Lattès).

 

Pourquoi on aime Les Gens dans l’enveloppe :

A première vue, Les Gens dans l’enveloppe pourrait être un objet complexe – un livre scindé en un roman et une enquête assorti d’un CD signé Alex Beaupain mêlant quatre voix connues et d’autres anonymes. C’est en fait un pur écrin d’émotion et de mélancolie qui se livre à nous.

 

Résumons : un jour de 2012, Isabelle Monnin, journaliste et romancière, apprend que l’on peut très aisément acheter sur internet des photographies d’inconnus. Fascinée par cette possibilité, elle acquiert un lot de 250 clichés des années 60 à 2000, cédé trois francs six sous par un brocanteur sur un site de vente en ligne. Elle les reçoit dans une grande enveloppe molletonnée et découvre avec stupeur des visages qu’elle ne connaît pas mais qui lui sont très vite familiers : une vieille dame portant constamment des verres fumés dont l’air revêche lui inspire le surnom de "Mamie Poulet", un homme dans la fleur de l’âge au regard triste, une femme d’âge mûr souvent prise dans l’exercice de la course à pied qu’elle semble pratiquer en compétition, un vieux monsieur qu’elle tarde à remarquer tant la pellicule semble l’avoir oublié. Et surtout, surtout, une petite fille, là en maillot de bain, ici sur un vélo, ailleurs avec un chien et dont un portrait au pull rayé et yeux dans le vague frappe particulièrement l’auteur. Mais où est la mère, grande absente des images ?

 

L’idée jaillit un jour et ne lâche plus Isabelle Monnin : il faut qu’elle écrive leur vie. Une fiction d’abord. Ensuite elle tentera de les retrouver et de ranimer les Gens figés sur la pellicule. Pour être sincère, l’écriture du roman devra bien sûr précéder l’enquête et ne plus jamais connaître de retouche. D’autant plus émouvantes qu’elles sont en fait d’une grande banalité – scènes de la vie quotidienne dans un village de la "France moyenne", souvent mal cadrées et floues – les images font très vite résonner trois voix dans la tête de l’auteur à commencer par celle de la gamine qu’elle prénomme "Laurence", puis de la mère, une "Michelle" qu’elle imagine prête à prendre la tangente, enfin de la grand-mère, "Mamie Poulet" donc, ou "Simone", guettée par la tentation de l’abandon à la mort. Eminemment poétique et métaphorique, la langue de cette première partie laisse ensuite place au journal de la recherche, plus net dans sa rédaction, mais tout aussi bouleversant.

 

C’est en progressant au jour le jour avec Isabelle Monnin dans cette enquête, dans la découverte émue des vrais "gens", que l’ouvrage prend vraiment corps. Le cœur se soulève quand certaines intuitions romanesques s’avèrent – des prénoms, des motifs dont celui, récurrent, de l’abandon, des zones d’ombres imaginées, des caractères, des destins vécus ou perdus – ou que le nom du village des gens se livre si facilement au détour d’une simple recherche Google (voir la page à corner ci-dessous). Et l’on prend dès lors un énorme plaisir à faire jouer les deux textes l’un avec l’autre par un système de signes et de résonances, à découvrir par exemple avec la romancière émerveillée que le personnage principal de l'arbre généalogique n’est sans doute pas tant la petite que son père, au centre d’une triple histoire d’abandon. On regarde aussi d’un œil attendri cette femme partagée entre l’excitation de son projet, l’impression qui l’assaille qu’elle fait aussi ressurgir bien des choses personnelles, l’appréhension de ne jamais retrouver les gens et celle encore plus grande qu’ils lui claquent la porte au nez.

 

Mais si cela avait été le cas, la bande-son d’Alex Beaupain - qui retrouve là sa veine des Chansons d'amour - ne serait pas là pour parfaire le projet. Dans le disque qui accompagne l’ouvrage, Camelia Jordana, Clotilde Hesme et Françoise Fabian interprètent des textes qui sont autant de rêveries des "Laurence", "Michelle" et "Simone" fictionnelles ; mais surtout, la "vraie" Laurence, ses enfants et ses parents ont accepté de reprendre d’une voix souvent forte et fêlée à la fois, des standards qui leur tiennent à cœur. S’il-vous-plaît, lecteurs, n’écoutez pas le CD avant d’avoir lu le livre… Ce serait gâcher le triple palier d’émotion que constitue ce joli objet travaillant à confronter trois genres artistiques à travers la question de la mémoire et de nos mémoires. 

 

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La page à corner : 

"15 septembre 2014

Le clocher

Les retrouver, au fond, est impossible. Ces gens-là n’ont laissé aucune trace, ou si peu. Ils sont les véritables Disparus, même pas sacrifiés à une folie politique, même pas déportés jusqu’à l’innommable cendre. Ils sont toutes les vies qui passent et s’oublient en deux pelletées.

Je n’ai presque rien pour partir à leur recherche.

Une plaque d’immatriculation : il lui manque une partie du premier nombre et je ne connais personne qui accepterait de plonger dans les archives des cartes grises pour me dire à qui cette voiture appartenait.

Le centre équestre où « Laurence » a été prise en photo. Des centaines de gamines ont dû passer par là et les encadrants ont dû changer en trente ans. La probabilité que quelqu’un se souvienne du visage de « Laurence » est extrêmement faible.

Le barrage de Châtelot : seul lieu légendé sur les photos, ils y allaient en famille, ce n’est peut-être pas loin de chez eux. Mais qui pourrait me dire qui sont ces promeneurs du dimanche ? Le barrage, s’il a une mémoire, sera muet comme la pierre.

Il faudrait que je trouve le nom de leur village.  Alors, j’irais sur place, je montrerais mes photos aux personnes âgées, elles me diraient leur nom de famille. Si j’ai le village, j’ai les Gens.

Mais le village ?

Je prends une carte de la région. Autour du barrage du Châtelot, semés sur le plan apparaissent des communes du Haut-Doubs. Villers-le-Lac, Les Fins, Morteau, La Chenalotte, Le Barboux, Le Russey. Ces noms me sont familiers. Mon grand-père paternel était originaire du plateau et, même s’il s’y rendait peu souvent, il nous en parlait parfois. Nous avons enterré sa dépouille là, dans un tout petit cimetière sous une belle neige de janvier. C’est l’image qui me reste. Des tombes couvertes de neige. Beaucoup portaient mon nom de famille.

« Simone » a-t-elle marché sous cette neige, à se geler les joues et les pieds ? « Serge » est-il vraiment un enfant du plateau ? Et « Michelle », une échappée ?

Sur l’écran je fais défiler quelques photos, je traque un détail qui me dirait Suis-moi, je t’emmène jusqu’à Laurence. Je suis Colombo, je suis Les Experts, je suis Carrie Mathison.

Je m’arrête sur celle où « Laurence » pose avec son grand-père « Raymond ». C’est l’été, elle est en maillot de bain. Les minuscules triangles de tissu ne cachent rien de sa maigreur de petite fille, elle doit avoir six ans. Son ventre se dessine, on en devine la paroi tendue, une peau de petit tambourin. Elle porte des méduses en plastique aux pieds, elle a dû se baigner avant la photo, dans un lac peut-être ou une rivière. Ils se tiennent droits, main dans la main, face au photographe à qui ils sourient. Ils ont l’air de bien s’entendre. Je n’ai pas de photo avec mon grand-père. Celui de « Laurence », « Raymond », est en pantalon et polo, l’herbe devant eux est rare, c’est la terre sèche et pauvre de l’été. Lui ne s’est pas baigné. Il a une montre au poignet gauche.

Derrière eux, je ne sais pas, buissonnent des feuilles de rhubarbe peut-être. Je ne suis pas douée en plantes potagères. Autrefois j’accompagnais pourtant ma grand-mère au jardin et je voyais son corps se courber, sa douleur faisait de petits bruits lorsqu’elle le pliait, elle bêchait, arrachait, cueillait, nous ramenions toutes sortes de choses. J’aimais, par-dessus tout, ses tartes à la rhubarbe.

Derrière les plantes, un grillage, une petite rue que le regard traverse vite jusqu’à un mur de pierres. Puis un arbre, quelques toits, une maison aux volets rouges et à l’étage bardé de bois brun. Un poteau électrique en béton. Un clocher enfin. La forme arrondie de son toit est banale pour une église comtoise. Par une petite ouverture, on doit apercevoir la cloche, et sous l’horloge une bande plus claire que la façade.

Une bande blanche.

Peut-être.

Si je retrouve la bande blanche, je retrouve le clocher. Si je retrouve le clocher, je retrouve le village. Si je trouve le village, je trouve la famille.

 

Google search : clochers franche comté

 

Autant jeter une pièce dans une fontaine pour que mon vœu se réalise…

Je n’ai pas le temps de formuler mon vœu – faites que je trouve « Laurence ». Un site me propose déjà 700 photos de clochers, répartis en deux galeries.

Je ris de surprise et d’excitation. Quel est l’esprit qui a eu l’idée de recenser les clochers de la région ? A quelle sorte d’obsession ai-je affaire ? Religion, architecture, passion des bandes claires ?

Les photos de clochers s’alignent sur mon écran. Je n’ai plus qu’à les examiner un à un.

Le premier et le troisième des clichés montrent des clochers dont l’horloge est au-dessus de la cloche.

Le deuxième n’a pas d’horloge.

Le quatrième a une horloge carrée sous la cloche.

La cinquième photo : l’horloge est sous la fenêtre, elle est ronde, et l’on voit distinctement sous elle une bande de pierres claires.

Incroyable.

J’ai trouvé le clocher des Gens dans l’enveloppe. Il est moins gris que sur la photo mais c’est lui, à 99%.

Leur village s’appelle Clerval.

Clerval.

Mon aiguille dans la botte de foin, mon vœu, ma pièce jetée par-dessus l’épaule, ma fontaine. Faites, oh faites, que « Michelle », « Laurence », et tous les autres soient en vie.", pp. 213 à 216.

 

Les gens dans l’enveloppe dans la presse :

 

"Depuis toujours, Isabelle Monnin observe et écoute les gens. Sa passion. Elle est bien là, dans son amour des discrets, des anonymes, des oubliés", Marie-Laure Delorme, Le Journal du Dimanche.

 

"C'est dans cette seconde partie qu'Isabelle Monnin est la plus poignante, réveillant ses propres démons", François Busnel, L’Express.

 

"(…) Certainement le projet le plus fou de la rentrée littéraire (…)", Françoise Dargent, Le Figaro.

 

"L’idée est nouvelle et le résultat parfait", Sophie Delassein, L’Obs.

 

Noémie Sudre

Daffodil Silver
Avis des lecteurs : 3/5 4 Donner un avis
C'est une semaine spéciale dans la vie de Daffodil Silver. Elle doit solder la succession de ses parents récemment disparus. Avant d'accepter ou de refuser l'héritage colossal qu'ils lui laissent, elle veut raconter au notaire leur singulière histoire. Le récit commence bien avant sa naissance,...
Paru le : 
21 Août 2013

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