Vous êtes ici

28 Septembre 2023

"La vie des ombres" de Constance Rivière : un livre hybride, entre récit et essai, autour de l’œuvre du documentariste Frederick Wiseman

Partager via Facebook
Partager via Twitter
Partager via Pinterest
Imprimer la page

Dans La vie des ombres publié chez Stock, Constance Rivière parle de l’un des plus grands documentaristes de la société américaine contemporaine, Frederick Wiseman, en même temps qu’elle se confronte au deuil de son propre père.

Constance Rivière en un clin d’œil

Constance Rivière est aujourd’hui directrice générale du Palais de la Porte Dorée. Elle est l’autrice de trois livres chez Stock. Une fille sans histoire, son premier roman, a été finaliste du Goncourt du premier roman et est en cours d’adaptation cinématographique. Après son deuxième roman, La maison des solitudesLa vie des ombres, entre récit personnel et essai, est paru en septembre et fait partie de la rentrée littéraire Stock.

Pourquoi on aime La vie des ombres ?

La vie des ombres a comme point de départ la vie, mais surtout l’œuvre de Frederick Wiseman. L’autrice elle-même l’explique au début de son livre : lorsqu’elle parle de son projet d’écriture autour d’elle, soit le nom de Wiseman n’évoque rien, soit il suscite, bien que rarement, une fascination et une idolâtrie. Frederick Wiseman est l’un des plus prolifiques documentaristes américains contemporains. Depuis 1967, il a réalisé plus de 50 films documentaires et deux fictions.

Né en 1930, à Boston, Frederick Wiseman embrasse une carrière de professeur de droit sans conviction, avant de réaliser son premier documentaire à l’âge de 37 ans. Titicut Follies est tourné dans une prison d’État psychiatrique du Massachussets et montre le traitement déshumanisant à l’égard des personnes internées. Le film fait polémique et est interdit pendant plus de vingt ans aux États-Unis. Avec Titicut Follies, les bases du cinéma de Wiseman sont posées. Aucune voix off n’est présente pour n’offrir aucune interprétation, aucune narration préétablie. Les décors des films de Wiseman sont principalement des institutions : hôpitaux, école, armée, tribunal, bibliothèque, mais aussi d’autres lieux de vie et d’interactions sociales : Central Park, un grand magasin, un zoo…  Frederick Wiseman filme la vie quotidienne qui s’écoule et les destins ordinaires qui se heurtent. Il filme des lieux et des personnes qu’on ne regarde pas habituellement ou qu’on ne voit pas. Passionnée par ce réalisateur, Constance Rivière entreprend d’écrire sur lui et sur son œuvre. Elle a la chance de le connaître personnellement depuis ses 25 ans. Plusieurs décennies plus tard, elle retourne chez lui et entame son projet, son enquête : elle l’interroge, se rend sur différents lieux de tournage et surtout, elle visionne à nouveau la totalité de ses films pour en extraire la substantifique moelle.

L’Amérique des oubliés, la vie des ombres

« À partir de Titicut Follies, je n’ai plus cessé de faire, grâce au cinéma, la découverte du drame intense de la vie de chaque homme. » Cette phrase que Constance Rivière relate de ses conversations avec Frederick Wiseman résume l’envergure de son cinéma. A travers La vie des ombres, Constance Rivière analyse, film après film, ce qui fait le cinéma de Wiseman, son originalité, son exigence et, souvent, le trouble qu’il sème : « Il est entré en étranger dans des lieux qui semblaient familiers, sans attrait, pour trouver ce qui dans la vie fait histoire, pour écrire en images le grand roman de l’Amérique. Celle des invisibles, voix et visages effacés par les logiques institutionnelles. L’Amérique des marges mais aussi de celles et ceux qu’on ne voit plus à force de les croiser tous les jours. »

Frederick Wiseman et le père

Au début de son livre, Constance Rivière met en scène un dialogue entre son éditeur et elle-même. Son éditeur l’interroge sur la pertinence d’écrire un livre sur ce documentariste que peu de gens connaissent, malgré l’ampleur de son œuvre. Il faut creuser, trouver les raisons intimes qui la poussent dans cette entreprise, dévoiler autre chose que l’œuvre du cinéaste, atteindre le point nodal. Après cette scène inaugurale, le lecteur est invité à trouver le secret enfoui dans le livre car, derrière l’essai se cache un récit personnel, un récit d’apprentissage. Bien que sujet principal du livre, Frederick Wiseman est aussi la porte d’entrée vers l’histoire personnelle de l’autrice et, en particulier, vers celui grâce à qui Constance a rencontré le cinéaste : son propre père. En filigrane, de manière graduée et très ouvertement enfin, la figure du père apparaît : celui qui a œuvré à la Comédie française pendant plus de vingt ans, lieu qu’a pénétré Wiseman avec sa caméra en 1996 pour en tirer La Comédie française ou l’amour joué, seul film du cinéaste que Constance Rivière n’avait pas encore regardé. Les ombres dont parle le titre, ce sont bien sûr toutes ces personnes que Frederick Wiseman a filmées durant toutes ces années, les invisibles auxquels s’ajoute le fantôme du père de Constance.

La page à corner

« Je ne sais pas quand Wiseman a décidé de se lancer vraiment. Savait-il quand il a tourné Titicut Follies que ce serait le premier épisode d’une longue série, ou a-t-il découvert là-bas qu’il savait voir ce que les autres ne voient pas, fasciné par le frottement entre les individus et les institutions qui organisent notre vie collective ? Wiseman ne dit pas ce qu’il cherche. Ni où il est dans ses films. Si on le lui demandait, il se lèverait et partirait. Ou il raconterait qu’il travaille pour l’histoire, pour que dans deux cents ans on trouve dans ses films des archives documentant la vie des Américains dans la seconde moitié du XXe siècle. Pour éviter ces questions, il a choisi d’être son propre producteur, et de ne jamais transiger, ni sur les sujets ni sur la durée. Pendant cinquante ans, il est allé filmer ses contemporains dans des écoles, dans des hôpitaux, dans des tribunaux, dans des prisons, dans des centres commerciaux, dans des zoos, dans des villages de pêcheurs ou des stations de ski. Il est allé d’est en ouest et du nord au sud. Obsédé à l’idée qu’aucun jour ne soit soustrait à la nécessité de filmer le plus possible, oubliant jusqu’à sa vie pour documenter celle des autres. » p. 63-64

La presse en parle

« L’Amérique des marges et de ceux qu’on ne voit plus »

BONNES FEUILLES - Je cours derrière un homme qui, armé de quatre instruments  –  une caméra 16 mm pour l’image, une perche pour le son, des ciseaux pour la tension et de la colle pour le sens  –, est parti observer comment vivent les hommes. » De prime abord, Constance Rivière, l'écrivaine, et Frederick Wiseman, le réalisateur américain, semblent être des mondes à part. Leurs origines, nationalités et générations divergent. Mais est-ce justement cette distinction qui est à la base de ce livre ?

Hocine Bouhadjera, Actualitté

 

Lucile Charlemagne

La vie des ombres
Avis des lecteurs : 5/5 1 Donner un avis
« Voilà derrière qui je cours : un homme né sage qui s’est un jour mis en tête de découvrir l’Amérique. Celle des invisibles, voix et visages effacés par les logiques institutionnelles. L’Amérique des marges mais aussi...
Paru le : 
06 Septembre 2023
Selections de livre: 
La vie des ombres

A lire aussi

Dans La gosse , paru chez Grasset fin mars, Nadia Daam parle de sa relation avec sa fille qu’elle élève seule. Monoparentalité, adolescence,...
« Rapatriement » d’Eve Guerra chez Grasset, Prix Goncourt du premier roman 2024

14 Mai 2024

Eve Guerra reçoit le Prix Goncourt du premier roman 2024 pour son livre Rapatriement , publié chez Grasset.

02 Mai 2024

Julien Sandrel, l’auteur de best-sellers dont La Chambre des merveilles , adapté au théâtre et au cinéma l’an dernier, publie son...