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20 Juillet 2018

"La Marcheuse" : une traversée poétique de l'enfer syrien

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La marcheuse
Rima aime les livres, surtout Le Petit Prince et Alice au pays des merveilles, le dessin et… marcher. La jeune fille, qui ne parle pas, souffre d’une étrange maladie : ses jambes fonctionnent indépendamment de sa volonté, dès qu’elle se met à...
Paru le : 
22 Août 2018

Rima est une jeune Syrienne bien singulière : malade depuis la naissance, elle ne peut ni parler, ni s’arrêter de marcher. Vivant dans un monde dévasté par la guerre, elle s’invente ses propres univers, où Le petit Prince et Alice au Pays des merveilles remplacent les armes et les cris. À travers son histoire, c'est à un voyage difficile mais poétique au coeur l’enfer syrien auquel nous convie Samar Yazbek.

Photo : Ruins of Bosra. © Upyernoz

Samar Yazbek en un clin d’œil :

Née en 1970 à Jableh en Syrie, Samar Yazbek est journaliste et romancière. Elle a publié en France Feux croisés. Journal de la révolution syrienne (Buchet/Chastel, 2012), Un parfum de cannelle (Buchet/Chastel, 2013) et Les Portes du néant (Stock, 2016), Prix du Meilleur livre étranger traduit dans seize langues. Elle vit en exil à Paris depuis 2011.

 

Pourquoi on aime La Marcheuse :

Les jambes de Rima ont un problème : elles fonctionnent sans qu’on leur demande. Dès que la jeune fille se met à marcher, elle ne peut plus s’arrêter. Mais le monde dans lequel elle évolue est loin d’être un monde où l’on est libre de vagabonder au hasard... Le confinement, le souffle coupé, l’enfermement sont bien plus le lot de cette jeune fille peu commune, plongée dans un monde peu commun, où l’inhumanité est partout. Heureusement, il n’y a pas que les jambes de Rima qui ont la bougeotte. Son imagination aussi est sans limites. C’est presque devenu une façon de survivre pour elle : en contrepoint des armes et des cris, la jeune fille évoque ses planètes secrètes imaginaires. Celle en dessous de son lit, peuplée de dessins et de couleurs ; celle de la bibliothèque de l’école où travaille sa mère et où elle retrouve des personnages de livres, notamment son ami Le Petit Prince ; sa planète d’argile, la plus secrète et la plus inviolable : celle qui apparaît quand elle ferme les yeux et qui ne disparaîtra qu’en même temps qu’elle...Et puis il y a sa dernière planète secrète, celle-ci bien plus empreinte de réalité : c’est le souterrain recouvert d’une épaisse couche de poussière, là où elle se trouve actuellement, seule, à Douma. Dans ce souterrain, les heures qui passent ne s’incarnent plus que dans les fils qu’elle ôte chaque jour de son hijab, pour ne pas laisser filer le temps. Il y a ses feuilles de papier blanc aussi sur lesquelles elle nous raconte son histoire à l’encre bleue...

Bleu, comme le ciel pesant de Damas, en ce jour d’août 2013, celui qui a déclenché la fuite l'ayant conduit dans le souterrain, et depuis lequel elle raconte sa déambulation à travers l’horreur. Rima et sa mère ont pris le bus pour se rendre à Damas où elles doivent retrouver Sett Souad, la bibliothécaire de l’école où travaille sa mère. Quand un soldat ouvre le feu à un check-point, les jambes de Rima affolées se lancent dans une course effrénée ignorant les rappels à l’ordre des soldats. C’est la mère de la jeune fille qui tombe sous les balles ce jour-là. Rima, blessée, est emmenée dans un hôpital pénitencier où elle va découvrir, hébétée, l’horreur de la guerre imprimée sur les corps implorants. Quand son frère vient la chercher pour l’emmener dans une zone assiégée à Ghouta, la jeune fille plonge au cœur de la guerre. Dans un flux improvisée de parole, et de manière rétrospective, depuis le souterrain d’où elle ne peut sortir, Rima nous conte sa déambulation à travers l’horreur.

Dans La Marcheuse, Samar Yazbek ne fait pas qu’inscrire l’histoire de son héroïne dans l’histoire collective, actuelle, du peuple syrien. Dans l’esprit de cette jeune fille singulière, ballotée par les horreurs de la guerre, et à travers qui ne filtrent plus que le blanc et le noir, l’écrivaine choisit aussi de nicher une manière poétique et rafraîchissante de voir le monde. Un monde où les bibliothèques deviennent des planètes peuplées de créatures mouvantes, où les âmes ont des couleurs et où les mains peuvent parler. Samar Yazbek mêle à l'émotion une réflexion sur les mots et les choses au coeur du chaos syrien et le lecteur en sort à la fois ébloui et sidéré.

 

La page à corner

"J’ai entendu une voix me souffler de regarder vers le haut. J’ai obéi, mais tout ce que j’ai vu, c’est un haut nuage qui se maintenait au-dessus de ma tête, avançant au même rythme que moi. C’était un nuage unique, aux dimensions de mon oreiller. J’ai essayé d’agiter la tête pour le chasser, mais il s’est adapté à mes gestes et s’est incliné vers moi, me soufflant qu’il resterait avec moi pour me protéger.

J’étais là, à la fois dans l’ombre du nuage et sous son emprise. Il m’aurait suffi de tendre la main pour toucher les doigts de ma mère, mais je n’y arrivais pas. Alors que, dans le rêve d’origine, le chemin devant moi était flou, celui du rêve à l’intérieur du rêve - dans ce second rêve, j’avais pleine conscience d’être en train de rêver - était familier : il ressemblait à l’entrée de notre quartier. C’était une ruelle longue et étroite, qui n’était pas bordée de maisons mais seulement d’arbres géants dont les branches s’enroulaient les unes autour des autres, me masquant la vue du ciel. A l’horizon, la ruelle finissait par se contracter en un point unique.

Quand je suis sortie du rêve dans le rêve, tout avait disparu, et il ne restait que le nuage. J’ai essayé de remuer ma langue et de faire cesser le mouvement de mes pieds, et aussi d’empêcher mes mains de s’agiter au rythme de mes pas, mais en vain.

« Vois donc là-haut » a murmuré ma mère. A l’instant où j’ai levé la tête pour regarder, je me suis réveillée.

Depuis ce rêve, un nuage flotte en permanence au-dessus de ma tête. Quand je le vois dans la réalité, je tends la main et la passe au-dessus de ma tête, ainsi je parviens à toucher les doigts de ma mère, de même que je parviens à sentir l’odeur de ma mère." (p. 134)

 

Adèle Ferrier

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