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07 Octobre 2015

"La Faille" d'Isabelle Sorente : le roman comme miroir du mal contemporain (par Wendy Delorme)

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"La Faille" d'Isabelle Sorente : le roman comme miroir du mal contemporain (par Wendy Delorme)

Ecrivaine et chercheure spécialisée en analyse de l'image et du discours médiatique, Wendy Delorme a lu et aimé La Faille d'Isabelle Sorente paru chez JC Lattès en cette rentrée littéraire. Dans le texte qui suit, elle fait part de sa lecture - d'autant plus sensible et documentée qu'elle connaît bien l'auteure - d'un texte qui, selon elle,"montre la dimension systémique des rapports de domination" et questionne brillamment les théories contemporaines sur l'opposition entre les genres tout en gardant un grand souffle romanesque et sans tomber dans la thèse sociologique ou psychanalytique. 

Isabelle Sorente en un clin d'oeil : 

Isabelle Sorente s'est imposée en quelques livres - Le Coeur de l'ogre, Addiction générale, 180 jours (JC Lattès) - comme l'une des voix les plus fascinantes du roman contemporain. 

 

Wendy Delorme en un clin d'oeil : 

Auteure et chercheure, Wendy Delorme a notamment publié Quatrième génération (Grasset). Docteure en sciences de l'information et de la communication, spécialisée en analyse de l'image et du discours médiatique, elle travaile sur la construction du genre et des sexualités dans les médias. Avec Isabelle Sorente, elle a conçu et programmé en 2013-2014 à Paris les soirées "Il faut qu'on parle", moments de création textuelle pluridisciplinaires mêlant sur scènes auteurs et performers (ilfautquonparle.tumblr.com). 

Pourquoi Wendy Delorme aime La Faille

 

Le dernier roman d’Isabelle Sorente vient de sortir et il me reste dix pages à lire, dix pages que je repousse comme un inéluctable pour ne pas qu’il ait lieu, pour ne pas quitter ses deux personnages féminins que je me suis mise à aimer comme des êtres vivants, tant ils semblent réels.

 

La Faille est l’histoire de la domination psychologique d'un homme (mûr) sur une (jeune) femme, une histoire dense, millimétrée, qui a besoin de ses cinq cent pages, de chaque détail, de chaque mot de chacun de ses personnages. Une histoire avec laquelle l’auteure ne s'autorise aucune facilité.

 

Un film hyperéaliste, un morceau de vraie vie qui dure plusieurs années

 

D'abord, le texte prend son temps - tout en déployant le drame psychologique qui ne sera résolu qu’à la fin - de laisser arriver peu à peu les personnages. Personnages qui deviennent si familiers qu'on aura la sensation, très vite, de les connaître. On imagine sans peine l'histoire comme un film hyperréaliste, comme un morceau de vraie vie, qui dure plusieurs années. Isabelle Sorente dit elle-même qu'elle a voulu faire de ses personnages des archétypes. Il faut préciser ici que lorsqu'on connaît l'auteure, l'expérience perturbante de ne pouvoir s’empêcher de deviner ce qui est arraché à la réalité et ce qui est tissé sur la trame de son imagination accroit la sensation de réalité augmentée. Car chacun et chacune connaît, dans son entourage, parfois sans le savoir, une personne qui vit ou a vécu sous l'emprise psychologique d'une autre, qui la vide peu à peu de sa substance.

 

Ensuite, l’écriture : il faut relire certaines phrases afin d’en saisir pleinement la musicalité. Le travail de la langue sur les 500 pages est à la fois fluide (on peut foncer à toute allure et lire le roman en deux jours) et surprenant au point que parfois on  s’arrête pour mieux saisir une image, une scène, cruciale, au détour d’un dialogue, d’une réflexion intérieure de l’auteure ou de ses personnages. L’auteure du roman distille peu à peu, avec la même parcimonie et la prudence extrême qui caractérise les relations d'emprise, la clef de tous les mécanismes d’un lent travail de sape émotionnelle et psychologique.

 

On commencera par s'attacher à son personnage principal, Lucie, la plus belle fille du lycée, que l'auteure rencontre lorsqu'elle a quinze ans. Car Lucie nous est narrée par un autre personnage (Mina) qui est celui de l'auteure, sa meilleure amie depuis l'adolescence, qui note avec la manie des écrivains scriptomanes, tout ce qui se dit, tout ce qui se passe dans son entourage et puise dans ses multiples carnets la matière dont elle fait ses romans. Mina, donc, c'est le nom de l'écrivaine : elle préfère ce mot à écrivain, dit-elle, justement parce qu'il sonne faux - V. D., le conjoint manipulateur de son amie Lucie pense la rabaisser lorsqu'il affirme qu'"écrivaine" sonne faux. Cette confrontation de Mina qui fait face à V.D. (Vincent-Dominique) campe très bien les deux personnages. Mina est cette femme brillante, lucide, qui ne peut s'empêcher de dire ce qu'elle pense et qui n'éprouve pas le besoin irrépressible de plaire, de chercher l’approbation, d'être désirée et rassurée par autrui. Lucie est son contraire. L’auteure de La Faille en parle ainsi : "J’avais envie de faire un portrait de femme qui doute d’elle en permanence. Elle est belle, elle est douée, mais elle doute. J’imaginais sa voix, son regard, j’ai tout de suite commencé à l’aimer. Le roman s’est construit autour de cette question : pourquoi doute-t-elle ? Quels secrets la font douter, comment le doute s’est-il transmis ? Et comment ce doute va influencer sa vie, comme un mal à l’état latent qui peut, si elle n’y prend pas garde, et Lucie n’y prend pas garde, s’aggraver, s’infecter, aller jusqu’à la haine de soi. Il suffit d’une rencontre, ce sont toujours par les rencontres qu’arrivent le pire et le meilleur."

 

L’autre, V.D., celui qui détruit Lucie, est doublement un personnage. D’abord il est un personnage de La Faille mais il est aussi un personnage du roman dans le roman : car Mina écrira son histoire. Elle sait tout du prédateur psychique qu’est V.D. avant même de le rencontrer puisque Lucie, son amie d'enfance longtemps perdue de vue, se confie à elle en secret sur cette relation d'emprise, lorsqu'elles se retrouvent après des années. Mina, qui vit les yeux ouverts, ne s'écarte presque jamais de ces lignes de trame invisibles mais vitales dont on ne sent l'existence que lorsqu'on s'en écarte trop, pour se tordre afin de plaire à autrui en reniant ce qui constitue notre colonne vertébrale, en affolant la boussole qui indique l'équilibre des pôles, notre équilibre interne. Qui n'a pas déjà souri d'un air timide au lieu de contrer d’une réplique cinglante une remarque humiliante, qui n'a pas déjà tu ses véritables pensées pour ne pas déplaire, aura peut-être du mal à comprendre Lucie. Mina, elle, la comprend comme un éthologue qui étudierait avec une grande affection un spécimen d’une espèce proche de la sienne mais aux ressorts différents.

 

Isabelle Sorente : "Je ne crois pas qu'on puisse décrire le mal autrement qu'en racontant une histoire"

 

L'histoire est donc racontée par Mina, à qui Lucie raconte son histoire. Il y a, dans le choix des prénoms de ces deux héroïnes, une analogie avec la légende de Dracula : les deux femmes amies qui sont fascinées par l'homme-vampire, dans le roman de Bram Stoker (1897) et dans ses adaptations cinématographiques, portent ces deux prénoms. Et V. D., le vampire psychique, renvoie aux initiales de Vlad Drakul. C’est un mythe universel et la réflexion que suscite ce roman sur la relation d’emprise s’étend au-delà du huis clos du couple - d’autres personnages du livre la vivent sur leur lieu de travail. Le roman sert de scène pour décrire des mécanismes psychosociologiques en racontant une histoire. Isabelle Sorente : "Je ne crois pas qu’on puisse décrire le mal autrement qu’en racontant une histoire. Au début du roman, Lucie joue la femme-enfant, elle est consciente de sa force érotique, et puis, son rôle érotique va avoir raison d’elle, il va menacer sa raison. Je voulais interroger ce rapport si classique qu’il en devient légendaire entre la femme vulnérable et l’homme manipulateur. Que cache-t-il ? Il me semble que l’aspect indéniablement érotique des relations d’emprise cache aussi une vérité économique. La relation érotique fondée sur la volonté de maîtrise, qui renvoie Lucie à la haine de soi car elle ne peut maîtriser ses émotions, est la matrice de ces relations de séduction et de manipulation qui règnent dans le monde du travail, où on charme pour mieux dominer et assurer la meilleure performance possible. L’emprise et le burn-out, que va vivre Jonathan, un autre personnage du livre, ont ceci en commun qu’on réalise bien trop tard qu’on est vampirisé".

 

Toutes les théories sur le supposé « masochisme » des femmes, sur la supposée culpabilité des mères censément castratrices qui font de leurs enfants soit des prédateurs psychiques incapables de ressentir la moindre émotion, soit des proies faciles n’ayant aucune estime de soi, toutes ces théories donc sont convoquées, évoquées, en filigrane ou frontalement, avant d’être retournées comme peau de lapin pour en exhiber les revers, le bâti, la superficialité.

 

Plusieurs fois j’ai bondi au fil de ma lecture, prête à téléphoner à Isabelle pour débattre des propos du roman. Puis à la page suivante je souriais de son art du retournement : lorsqu’elle semble verser dans la doxa et flatter les idées reçues sur la domination des femmes, c’est pour mieux les épuiser : la vérité humaine est toujours plus complexe que les scénarios dans lesquels on voudrait l’enfermer. J’ai d’abord cru que l’héroïne laissait prise sur elle à son conjoint manipulateur par masochisme – thèse qui m’horripile parce qu’elle pointe du doigt la victime de la domination comme coupable, et non celui qui exerce son emprise au détriment de l’autre. J’ai cru ensuite que tout était de la faute de la mère, la mère trop froide, méprisante, qui ne sait pas encourager chez son enfant l’estime de soi nécessaire pour résister à la prédation psychique des autres. Toujours de la faute des femmes. Ces deux thèses-là, le roman fait semblant de les adopter pour mieux les troubler, puis les contredire, à mesure que les personnages dévoilent leur complexité. La souffrance vécue par le prédateur psychique excuse-t-elle ses actes ? Non, conclut Bich, le troisième personnage féminin du roman : "ça n’excuse rien, (…) ça ne change rien à ce que Lucie a supporté. Que VD soit l’héritier d’une histoire en lambeaux, (…) ça n’excuse rien. Les secrets n’innocentent personne." (p. 478).

 

La figure de la victime, ou plutôt, de l’héroïne qui se laisse prendre au piège, est centrale dans la narration. Parce que Lucie, la fragile, qui doute d’elle-même, qui se laisse dénigrer, humilier, amoindrir, dévaster par son mari prédateur, qui cesse d’être elle-même à chaque seconde où elle est avec lui, Lucie n’est pas sans capacité d’agir. D’abord parce que l’auteure nous narre toutes ses ruses, les ressources intellectuelles infinies, l’ingéniosité sans limites dont elle fait preuve pour survivre au quotidien avec V.D. Ensuite parce que Lucie, qu’elle réchappe ou non à la relation d’emprise (il faut laisser les futurs lecteurs et lectrices le découvrir par eux-mêmes), prouve que même avec cette "faille" qui la fragilise (ce manque de confiance en elle, ce besoin irrépressible de plaire à l’autre, de ne pas décevoir) personne n’est une victime-née. La victime est dans la posture d’une proie, mais la proie n’est pas méprisable, ni irrémédiablement aveuglée. Si la proie a conscience de ce qu’il lui arrive et, si elle a la force de ruser, de survivre alors même qu’elle fait l’objet d’une prédation émotionnelle et psychique, c’est bien que la proie a une agency, une capacité d’agir même dans un cadre contraint. Pour Isabelle Sorente, cette capacité d’agir, cette force de survie "est liée à une puissance créatrice qui n’est pas assumée, parce qu’elle fait peur". Ainsi la Lucie du roman, qui laisse le prédateur "pondre des œufs dans sa tête" et la paralyser, cette Lucie si attachante a bel et bien une force créative, une puissance intellectuelle indéniables mais qui ont été réprimées, empêchées jusqu’à la faire douter d’elle-même au point qu’elle se coule dans un rôle qui n’est pas le sien.

 

Isabelle Sorente : "Dans la mesure où l'emprise est une figure du mal contemporain, c'est aussi une épreuve initiatique et spirituelle (...)"

 

L’auteure montre la dimension systémique des rapports de domination : "Il me semble évident que la manipulation, l’emprise, et même ce qu’on appelle, la perversion narcissique, au-delà d’être des mécanismes psychologiques, ont aussi une dimension systémique : ils servent à maintenir les rapports de domination, dans l’entreprise comme dans le couple ou la famille. La seule façon de s’en sortir est de renoncer au jeu, ce qui n’est pas si facile, puisque tout nous y incite. Aller au-delà de la dimension psychologique est une nécessité, une question de vie ou de mort dans le cas de Lucie : seule la compréhension de la dimension collective, tant familiale que sociale, va lui permettre de retrouver ses forces et son identité". 

 

La Faille n’avait pourtant pas comme objectif initial d’être un roman à thèse sociologique ou psychanalytique. L’auteure me dit : "Je ne pense pas à tout cela au moment où j’écris, je me sens davantage dans la peau d’une conteuse, sur le moment, j’ai juste envie de faire des portraits d’hommes et de femmes et de comprendre les liens qui les unissent. Pour que les portraits soient vivants, pour qu’ils se mettent à bouger, il faut que se pose une question de vie ou de mort, une question que je me pose. C’était le cas dans 180 jours* pour Martin, c’est le cas dans La Faille. Dans la mesure où l’emprise est une figure du mal contemporain, c’est aussi une épreuve initiatique et spirituelle, dont la vérité et la violence me semblent moins proches de l’analyse psychologique que de la trame romanesque."

 

* Le précédent roman d’Isabelle Sorente, paru chez Lattès en 2014, met en scène un professeur de philosophie, Martin, qui rencontre l’univers des abattoirs et de l’élevage industriel des animaux.

 

Wendy Delorme 

180 jours
180 jours, c’est le temps qui sépare la naissance d’un porc de sa mort à l’abattoir. Ce sont aussi les six mois qui font basculer la vie d’un homme. Quand Martin Enders accepte de se rendre dans un élevage industriel pour les besoins de son travail...
Paru le : 
04 Septembre 2013

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