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23 Août 2023

"Fille de Tunis" d'Olivia Elkaim : de l'exil en héritage

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"Fille de Tunis" d'Olivia Elkaim : de l'exil en héritage

Après le succès du Tailleur de Relizane paru en 2020, Olivia Elkaim continue d'explorer son roman familial avec Fille de Tunis, publié aux éditions Stock.

Olivia Elkaim en un clin d'oeil :

Olivia Elkaim est journaliste et romancière. Fille de Tunis est son septième roman. 

Pourquoi on aime Fille de Tunis :

Avec Fille de Tunis, Olivia Elkaim nous offre le portrait d'un personnage haut en couleurs qui n'est autre que sa grand-mère maternelle, Arlette. Au fil des pages, elle retrace l'intensité de sa vie partagée entre Tunis et Marseille. Face à la guerre insufflée par la décolonisation du sol tunisien, Arlette, jeune mère, n'a d'autre choix que de quitter ce pays qu'elle chérit. Exilée sans vraiment l'avoir choisi à Marseille, elle goûte aux plaisirs de l'indépendance loin de son mari, Sauveur : elle découvre notamment le monde excitant des paris hippiques et de l'alcool qui y coule à flots.

Ce goût pour l'indépendance, Arlette l'a toujours eu. Indomptable, elle sera à trois reprises ligotée par des hommes au cours de sa vie. Et si celle que tout le monde pensait folle à lier, au sens littéral, n'était en réalité qu'une figure irrépressible de liberté ? C'est le tableau qu'en dresse sa petite-fille, l'autrice du roman. À travers une quête familiale parfois difficile à mener, elle réhabilite le souvenir de cette femme qui n'a jamais vécu que pour être libre - libre de son corps, de ses mouvements et de sa vie.

Parallèlement au portrait de sa grand-mère, l'autrice nous embarque avec elle au coeur de ses réflexions personnelles. Tandis que sa mère et sa tante refusent de raconter leur mère Arlette, décédée en 2009, Olivia Elkaim s'interroge sur cette part d'héritage et de transmission rompue : comment retrouver ses racines lorsque l'on tente de nous les arracher ? Alors qu'elle se heurte à la volonté familiale de réécrire l'histoire pour n'en garder que les bons souvenirs, elle poursuit avec obstination sa quête, certaine d'y trouver son salut. Elle écrit : "Je gratte la terre sur le tombeau d'Arlette, avec l'intuition tenace que la trouver, elle, c'est me trouver moi."

Alors que Le Tailleur de Relizane se concentrait sur l'exil forcé, Fille de Tunis en explore les conséquences et ce, sur plusieurs générations. En démontrant que l'exil reste toujours en héritage, quand bien même l'on tente de le nier, Olivia Elkaim fait de ce roman un chant d'amour pour la Tunisie - pays auquel elle et tous les membres de sa famille sont irrémédiablement liés. 

La page à corner :

     "Ma grand-mère disait que le jour où elle avait perdu son deuxième enfant, elle avait aussi perdu son pays. 
     - L'avenue Jules-Ferry devenue Bourguiba ; la place de la Résidence, celle de l'Indépendance ; le quartier de Franceville transformé en El Omrane... On ne peut pas aller à rebours de l'Histoire, ma zitouna. À leur place, on aurait fait pareil, tu ne crois pas ? Les peuples sont, comme les hommes et les femmes, faits pour vivre libres. 
     J'étais bien trop jeune pour souligner ses contradictions. Elle approuvait le processus de décolonisation, mais regrettait sa vie facile, les avantages des Européens à Tunis, le menu "complet poisson" dans les gargotes de La Goulette et les bougainvilliers en fleur. Des années après son arrivée à Marseille, Arlette pleurait encore la fin de la dolce vita avec Sauveur. 
     - L'ultima scena ! La fine del film ! Pfiou ! On ne l'a pas vu venir.

     J'étais née dans une clinique de Seine-Saint-Denis, en 1976, j'avais grandi dans un pays en paix, bercée par l'idéal européen, Miterrand et Kohl main dans la main, à Douaumont, alors pouvais-je imaginer un instant ce que cela signifiait perdre, de jour au lendemain, sa maison, sa jeunesse et ses souvenirs ?

     Ses nuits d'insomnie, aux Trois-Lucs, Arlette revisualisait en pensée la maison de la rue du Miel, comptait les trous dans la moustiquaire, fouillait les tiroirs de la cuisine, en quête de piécettes. Elle déambulait dans l'appartement de la rue de Corinthe, ouvrait le garde-manger, s'asseyait sur la terrasse et croquait une orange. Elle s'endormait dans le brouhaha du quartier du Passage et se réveillait, une saveur d'agrume dans la bouche. Elle ne savait plus où elle se trouvait, là-bas ou ici. 
     - Mais le pire dans tout ça... Le pire, ma zitouna... C'est qu'on n'a pas seulement perdu notre passé. Avec ton grand-père, on aurait pu s'en remettre. On a aussi perdu notre avenir et ça, ma chérie, ça...

     Elle ne pleurait pas la mort de son bébé, brûlé avec les autres bébés sans vie dans le crématorium de la clinique, l'absence de tombe où se recueillir. Elle ne l'avait pas tenu dans ses bras. Elle s'était débrouillée pour qu'il passe. Il était passé. C'était un fantôme, même pas inscrit dans leur livret de famille. 
     Elle portait le deuil de ce qui s'était perdu entre la Tunisie et la France, de ce qui s'était évaporé au-dessus de la Méditerranée, leur amour et leurs espoirs."
(p.143-145)

Dans la presse :

"Entre Tunis et Marseille, Olivia Elkaim nous entraîne dans le sillage de sa grand-mère maternelle, une femme libre et magnétique au destin percuté par la guerre, la décolonisation et l'exil, dont elle livre un portrait incandescent."
Hocine Bouhadjera, ActuaLitté

"Il y a toujours de la grâce et de la modestie dans son écriture, une certaine élégance à se dévoiler, à raconter son histoire, qui fait sens et fait écho à nos vies passées."
Shirley, NewsDay

Shannnon Humbert.

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« D’elle, il me reste un foulard bleu, une bouteille vide de son parfum et ce cliché sépia, conservé dans un cadre rouge : la vingtaine resplendissante, chignon laqué, bustier soulignant le galbe de sa poitrine, Arlette trône sur la cheminée de mon salon. Mais je ne sais presque rien d...
Paru le : 
23 Août 2023

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