Ingo Schulze en un clin d’œil
Né en 1962, à Dresde soit dans l’ancienne RDA, Ingo Schulze vit aujourd’hui à Berlin. Initialement journaliste et dramaturge, il est l’auteur de treize livres : recueils de nouvelles, romans et essais. Son œuvre est traduite en une trentaine de langues et a été récompensée par de nombreux prix en Allemagne. Son premier roman Peter Hotlz, autoportrait d’une vie heureuse a connu un grand succès en Allemagne et a été publié dans de nombreux pays, dont la France chez Fayard. Membre de l'Académie des arts de Berlin depuis 2006, il en dirige le département littérature depuis 2010.
Pourquoi on aime De braves et honnêtes meurtriers
Une plongée dans l’Allemagne de l’Est, de la RDA aux suites de la chute du mur
L’histoire est celle de Norbert Paulini, fils d’une libraire de Dresde, ville d’Allemagne de l’Est, l’ancienne RDA, du temps où le monde était coupé en deux. L’histoire commence dans les années 1970 et se poursuit après la chute du mur lorsque l’Allemagne est réunifiée. Très tôt dans sa jeunesse, Norbert Paulini se passionne pour les livres : il adore lire et lit avidement. Passionné, d’une grande culture et d’un grand raffinement, Norbert se destine assez vite et naturellement à une carrière de libraire de livres anciens, à défaut de toute volonté de faire autre chose que lire. Pourtant bien que doté d’un caractère peu avenant et donc sans grande qualité de commerçant, il est bientôt réputé dans tout le pays pour les trésors qu’il possède. Contrairement à la femme qu’il prend un temps pour épouse et avec qui il a un fils, Norbert Paulini ne se passionne pas de politique et n’adhère pas aux idées communistes sous lesquelles la République Démocratique d’Allemagne vit à cette époque. En 1989, le mur de Berlin est détruit, un vent d’Occident souffle sur l’Est et l’Histoire fait son œuvre. Dans le roman d’Ingo Schulze, on sent que l’Histoire fait son œuvre petit à petit. Norbert Paulini est contraint de fermer son commerce, il essaie de travailler dans un supermarché mais abandonne assez vite. Il retente une aventure de commerce de livres anciens mais les attentes des clients ne sont plus les mêmes : le monde a changé.
Norbert Paulini ou la figure ambiguë de l’obscurantiste
Le constat du monde qui change engendre chez Norbert Paulini circonspection et méfiance. D’humaniste inconditionnel grand amoureux de la littérature, le personnage évolue en un être réactionnaire. Ingo Schulze décortique l’un des mécanismes de l’obscurantisme et fait entrer le lecteur dans la psychologie d’un personnage ambigu. Réactionnaire ou révolutionnaire, qu’est réellement Norbert Paulini ?
La page à corner
« Ce fut également en octobre que Norbert Paulini constata, avec déception et ironie, l’absence de plusieurs habitués. Il ne cessait de ruminer des formules, des plaisanteries qu’il pensait leur servir à la première occasion. Et plus l’occasion s’en faisait attendre, plus ses commentaires devenaient brefs et sarcastiques. Mme Kate qui, après l’ouverture de la frontière versl’Ouest le 9 novembre, avait cherché et trouvé aussitôt quelqu’un pour l’emmener en voiture, ne se lassait pas de raconter comment, dans un magasin de Bayreuth, elle avait réprimé ses larmes, ce qui n’avait rien à voir avec une très grande fatigue ou des problèmes de santé, mais uniquement avec l’humiliation causée par les communistes d’avoir été jusqu’alors exclue de telles possibilités. C’était surtout le rayon chaussures qui lui avait fait de la peine, mais d’abord les dames et leurs parfums. Nulle part ailleurs qu’au paradis de ces senteurs, on ne pouvait comprendre la différence entre l’Est et l’Ouest. Norbert Paulini lui remit un vieux guide de 1957 pour Bayreuth et un de 1932 pour Paris. Lorsqu’il levait les yeux de sa lecture, Norbert Paulini regardait le billet bleu à l’encadrement de la porte, d’où le savant portait son regard sur lui. Il s’était habitué à sa présence. Il était le témoin de l’incorruptibilité de ses visiteurs, le papier de tournesol qui devait prouver que lui et eux n’étaient pas à vendre.
Il y eut en novembre des jours où personne ne venait. N’avait-il pas toujours souhaité une telle situation où nul ne le dérangerait ? Mais maintenant il ne cessait de se demander ce que ceux qui venaient d’habitude farfouiller chez lui tous les deux ou trois jours ou au moins une fois par semaine faisaient de leur temps libre. Ils ne pouvaient tout de même pas aller à l’Ouest tous les jours ? Parfois quelque inquiétude s’insinuait en lui. Tant qu’il lisait, il n’avait encore jamais eu le sentiment d’avoir fait fausse route. Cela devait-il soudain changer ? » p.102-103
Dans la presse
Les mystères du libraire
Si vous aimez les livres, si vous aimez le monde des livres, éditeurs, libraires et lecteurs, voilà un roman qui vous comblera. Ce serait cependant réduire cette œuvre si subtile et aboutie d’Ingo Schulze que d’en faire la simple histoire de son personnage principal, le libraire de Dresde (alors en RDA) « Norbert Paulini » (1). Homme raffiné, sélectif, austère et presque obsessionnel, Paulini rassemble un cercle intellectuel autour de lui, de sa passion. Ce fils d’une libraire voulait avant tout être un « lecteur », aimait acquérir les livres mais se méfiait, paradoxe pour un tel métier, de ceux qui voulaient les acheter…
Nicolas Offenstadt, historien, maître de conférences à l’université Paris-I, chercheur à l’Institut d’histoire moderne et contemporaine – L’Humanité
Nobert Paulini et tous les livres du monde
Si les textes d’Ingo Schulze ne sont pas systématiquement publiés en français, chaque nouvelle traduction est une occasion offerte aux non-germanophones de partir à la découverte de cet auteur allemand aussi érudit que talentueux…
Florence Dalmas – Le Dauphiné libéré