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30 Septembre 2015

Christophe Boltanski : "La Cache" ou le roman comme maison-mère

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Journaliste pour L’Obs et descendant d’une illustre famille, Christophe Boltanski promène, dans La Cache (Stock), son lecteur de pièce en pièce, de personnage en personnage et de récit en récit au cœur de l’hôtel particulier familial de la rue de Grenelle. Un premier roman admirable dans l’intention comme dans la langue et la construction. 

Christophe Boltanski en un clin d’œil :

Christophe Boltanski est grand reporter à L’Obs. Il est le fils du sociologue Luc Boltanski et le neveu du plasticien Christian Boltanski et du linguiste Jean-Elie Boltanski. La Cache est son premier roman.

 

Pourquoi on aime La Cache 

Tous les écrivains, ou presque, écrivent un jour sur leur famille. Certains commencent même par là. Encore faut-il une sacrée plume, certes, mais aussi une idée pour faire un bon livre. Dans le cas de Christophe Boltanski, qui entre en littérature avec La Cache (Stock), elles sont toutes deux brillantes. Leur point d’ancrage ? Les Boltanski donc, dont on connaît le versant public. Trois frères nés d’un père médecin reconnu et d’une mère auteur de romans sous le pseudonyme d’Annie Lauran : Jean-Elie, Luc et Christian, le premier linguiste, le deuxième sociologue, le troisième plasticien ; tous de renom. Il aura fallu le petit-fils pour oser lever le voile sur leur histoire et leur intimité.

 

On entre dans le roman comme dans une maison. Plus précisément dans l’hôtel particulier familial de la rue de Grenelle. Voiture, Cuisine, Bureau, Salon… Salle de bains, Grenier… On y progresse comme sur un plateau de Cluedo privé en pénétrant dans chaque chapitre-pièce par un seuil en forme de plan dont les lignes se complètent au fur et à mesure du récit. On progresse dans la demeure comme dans le passé de la famille. Ce qui s'esquisse dans le Salon se donnera plus tard dans la Chambre : il n'y a parfois pas lieu d'en parler. Les objets, les couches de papier peint, les murs et même la nourriture que l’on ingurgite contiennent autant de souvenirs qu’il en faut pour raconter l’histoire de cette lignée bizarre, extrêmement attachante, soudée par différentes manies telles que l’enfermement, l’extrême promiscuité, le goût contraint ou choisi du pseudonyme ou encore un manque chronique d’hygiène corporelle.

 

Clowns blancs ou personnages de farce, ils semblent tous affectés par cette tendance au repli qui prend tout son sens lorsqu’on touche au noyau, au nombril, de la maison-roman, cette "cache" de quelques mètre-carrés située sous un parquet et qui abrita le grand-père pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est dans le ventre de ce grand corps qui grince et qui tremble, aux escaliers et aux bras vigoureux des enfants où la grand-mère handicapé s’agrippe, qu’il se recroqueville en position fœtale… pour ne pas mourir.

 

Les souvenirs de l’enfance de l’auteur – extrêmement joyeuse, il faut le préciser – se mêlent au récit des uns et des autres depuis la fin du XIXe siècle (période où les arrière-grands-parents juifs quittent Odessa pour s’installer à Paris) jusqu’à nos jours en passant par la guerre où l'aïeul se dote de faux papiers d’identités qui le griment en une Mrs Doubtfire ou une Tootsie avant l’heure et qui parvient à échapper au pire par le stratagème qui donne son titre au roman. Pris par le huis clos, suspendu à l'échafaudage de cette construction qui se gravit par paliers, le lecteur sidéré manque parfois d’air pour prendre une grande bouffée de la chaleur sensible et intellectuelle de cette drôle de tribu quelques lignes plus bas. C’est à très juste titre que de nombreux critiques ont comparé l'auteur au George Perec de La Vie, mode d’emploi. A chaque rentrée son premier roman. Il se pourrait fortement que 2015 soit l’année Boltanski.

 

La page à corner :

Dans beaucoup de foyers, la salle de bain est une pièce qui révèle bien des choses. C’est bien évidemment le cas ici :

« La toilette était pour elle et, par extension, pour nous tous, non pas une affaire de propreté, mais de dissimulation. Un peu comme à la cour de Versailles, les produits de beauté lui servaient essentiellement à masquer de mauvaises odeurs. Elle évitait la baignoire, ce briseur de col du fémur, et, comme on l’a vu, ne se dévêtait que très partiellement. Elle n’était jamais vraiment seule. Un nettoyage approfondi aurait nécessité des gesticulations périlleuses et une nudité qui l’intimidait devant ses enfants.

Plus généralement, l’au faisait peur. Elle était jugée dangereuse. « Attention, elle est glacée ! » « Attention, elle est bouillante ! » « Attention, elle déborde ! » Elle ne pouvait être que trop chaude ou trop froide, comme si le robinet mélangeur n’existait pas. Sous sa forme cubique et stagnante, elle évoquait des choses horribles : noyade, brûlure, inondation, angine de poitrine, infection pulmonaire ou cave de la Gestapo. Au réveil, Jean-Elie m’apportait un café noir qu’il réchauffait sur un petit réchaud posé au fond de la pièce. Lorsqu’il me venait l’idée saugrenue de me laver, il me suppliait de ne rien ingurgiter avant d’être sorti de l’eau, par crainte d’une hydrocution. Rien, pas même ce breuvage sucré qui tiédissait dans sa tasse. Mon oncle croyait encore à la rumeur qui liait ce choc thermique à l’activité digestive la plus élémentaire.

Le froid polaire qui persistait longtemps après le rallumage de la chaudière n’incitait pas à de longues ablutions. La salle de bains ne se prêtait pas davantage à des occupations intimes. Je ne pouvais pas feuilleter tranquillement les pages lingerie du catalogue de La Redoute sans que l’on cogne aussitôt à la porte. C’était un lieu de passage, un courant d’air que ma grand-mère empruntait en chaloupant du bassin et en jouant des pinces à chaque fois qu’elle quittait ou retrouvait sa chambre. Notre extrême promiscuité s’accompagnait de beaucoup de pudeur Ces corps qui s’effleuraient devaient s’ignorer. Ils ne se donnaient pas en spectacle. Pour toutes ces raisons, la Rue-de-Grenelle n’avait pas été gagnée, malgré sa vocation médicale, par ce grand principe de salubrité publique qui consiste à consacrer tous les jours un peu de temps à son hygiène corporelle. Christian n’a jamais vu ses parents prendre un bain et prétend avoir attendu lui-même l’âge adulte avant de procéder à un toilettage complet de sa personne. « C’était une douche », précise-t-il. », pp. 222-223.

 

La Cache dans la presse :

 

"Pièce par pièce, il décrypte, à la Perec, l'espace et les ressorts de cette famille soudée, aussi étouffante que féconde, dont les visées utopistes tendent à recréer un monde autre que celui dont le patriarche fut exclu", Marianne Payot, L’Express.

 

"La Cache est l'exact opposé d'une autocélébration : une plongée dans l'intime, le secret, le noyau, la mémoire d'un clan qui vit pelotonné autour de ses cicatrices et de ses codes, sans jamais les dévoiler", Philippe Gélie, Le Figaro.

 

"Le regard est juste et la forme originale : une réussite", Sophie Joubert, L’Humanité.

 

"Un roman d’une immense sensibilité qui rappelle La Vie mode d’emploi de Georges Perec", Elisabeth Philippe, Les Inrockuptibles.

 

"Un livre fin, précis, dans le genre des Disparus de Mendelsohn", Philippe Lançon, Libération.

 

"Un livre magnifique, impeccablement construit, intelligent de la première à la dernière ligne", Grégoire Leménager, L’Obs.

 

Noémie Sudre

LA CACHE PRIX FEMINA 2015
Avis des lecteurs : 4/5 7 Donner un avis
« Nous avions peur. De tout, de rien, des autres, de nous-mêmes. De la petite comme de la grande histoire. Des honnêtes gens qui, selon les circonstances, peuvent se muer en criminels. De la réversibilité des hommes et de la vie. Du pire, car il est toujours sû...
Paru le : 
19 Août 2015

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